Le réalisateur Karim Aïnouz met en lumière la femme brésilienne

Ce n’était pas drôle d’être une femme dans les années 50, a fortiori au Brésil. C’est en tous les cas ce que montre l’extraordinaire mélodrame ‘La vie invisible d’Eurídice Gusmão’. Et tout a commencé avec la mère du réalisateur Karim Aïnouz, nous a-t-il raconté au festival de Zürich.

Karim Aïnouz: «J’ai tout de suite été emballé, en 2015, lorsque j’ai lu le livre de Martha Batalha, dont je me suis inspiré pour mon film. Il a beaucoup de points communs avec ma propre vie. Cela me faisait constamment penser à ma mère qui venait de mourir. Mes parents ont divorcé lorsque j’avais cinq ans et elle m’a élevé, avec l’aide de ma grand-mère, qui vivait avec nous. J’ai grandi parmi les femmes, et je reconnaissais leurs histoires dans ce livre. C’est la raison pour laquelle j’ai aussi pris la liberté d’adapter l’intrigue en fonction de mes besoins. À travers les personnages, je voulais parler de ce que ma mère a vécu, des difficultés qu’elle a rencontrées.»

Ce n’est pas toujours plaisant ce que vous montrez. La nuit de noces dans le film, par exemple, est la moins romantique que j’ai jamais vue.

«L’auteure du livre m’a dit un jour que je suis très cruel avec ses personnages. Et c’est vrai. (rires) Le roman a un côté tendre qui ne colle pas avec ma vision de ces personnages. Cette nuit de noces est réaliste, selon moi. Cela se passait souvent ainsi à l’époque. Comment ces femmes devaient-elles savoir, dans les années 50, ce qu’était le sexe? Mon personnage principal a encore de la chance qu’elle connaît son mari depuis un certain temps, mais l’expérience est là aussi traumatisante, malgré tout.»

Parce que cet homme estime qu’il a des droits sur son corps?

«Exactement. À ses yeux, elle est sa propriété. Cela ne lui pose pas de problème qu’elle joue du piano à la maison, mais quand elle dit qu’elle veut se produire devant un public, cela va trop loin pour lui. Je voulais faire un mélodrame qui ose critiquer et qui soit actuel, même s’il se passe il y a plus de 60 ans.»

Pourquoi avez-vous choisi de situer le film dans les années 1950 spécifiquement?

«C’est une époque particulière. C’était juste avant les nombreuses évolutions qui ont changé le monde. De la contraception, du divorce, de la révolution sexuelle ou du mouvement féministe, il n’était pas encore question. Cette époque est en outre à la fois loin de nous et étonnamment récente. Beaucoup de choses sont encore exactement pareilles aujourd’hui. Je pense par exemple à l’importance des liens du sang, ou l’idée que les traditions familiales doivent être sauvegardées. Ce réflexe conservateur est important dans le film, et il fait son grand retour au Brésil.»

Le film parle de deux sœurs. N’est-ce pas étrange de n’évoquer qu’une sœur dans le titre?

«Oui, c’est ce que je pense aussi, en fait. Lorsque le film a été sélectionné pour Cannes, j’ai envisagé un instant d’abréger le titre en ‘Invisible Life’, mais cela faisait un peu trop plat. Ironiquement, beaucoup de pays choisissent tout de même ce titre abrégé aujourd’hui. Mais je pense que les Allemands ont trouvé juste. Là-bas, le film s’intitule ‘Die Sehnsucht der Schwestern Gusmão’, la mélancolie des sœurs Gusmão. Lorsque vous traduisez cela en portugais, cela donne le terme ‘saudade’, et cette émotion est profondément ancrée dans l’ADN de cette histoire. C’est le moteur qui fait tourner la vie de ces deux sœurs. Elles ressentent un terrible manque et ne cesseront de se battre pour se revoir.»

Ruben Nollet

En quelques lignes

Les sœurs Guida et Eurídice Gusmão sont très unies et partagent beaucoup de choses. Guida, l’aînée, est la plus entreprenante et son caractère rebelle en rajoute une couche. Lorsque l’amour fait irruption dans sa vie, Guida décide de tout quitter pour suivre son amoureux en laissant derrière elle Eurídice esseulée. Et pendant des années, Eurídice ne cessera de penser à sa sœur qui lui manque. ‘La vie invisible d’Eurídice Gusmão’ est une histoire qui aurait pu connaître rapidement une belle fin, si du moins elle ne se passait pas dans le Brésil des années 50, un monde complètement dominé par les hommes. Les femmes indépendantes et volontaires restent totalement incomprises, ce qui engendre un terrible mensonge qui empêche les deux sœurs de se retrouver. Le réalisateur Karim Aïnouz s’attaque avec virulence au machisme de son pays natal, mais rend en même temps un hommage émouvant, débordant de vie et souvent d’une beauté époustouflante à la femme. Un mélodrame passionnel sur un sujet qui vous laisse sans voix, ‘La vie invisible d’Eurídice Gusmão’ est un petit bijou.(rn) 4/5