Pascal Bruckner renverse les tabous de la vieillesse dans « Une brève éternité : Philosophie de la longévité »

Ludovic MARIN / AFP

Quasi sans s’en rendre compte, l’être humain a vu son espérance de vie s’allonger de 30ans. Que faire de tout ce temps qui nous est donné en plus? Loin du pessimisme ambiant, Pascal Bruckner nous invite à penser cet «été indien de la vie» comme source de magnifiques opportunités. En renversant les tabous de la vieillesse, il nous livre une ode aux plaisirs, aux découvertes, à l’amour… à la vie.

Le point de départ de votre essai est ce gain de longévité de près de 30 ans dont l’humanité a bénéficié en très peu de temps. Qu’implique-t-il?

«Ce gain de longévité implique des bonnes choses: une espérance de vie en bonne santé, la capacité de toujours travailler, la possibilité de retomber amoureux, de refaire une deuxième, troisième, voire même une quatrième vie… En même temps, c’est aussi le risque de tomber malade, puisque la maladie est le salaire la longévité. Il n’y a pas de garantie contre ça. La longévité, c’est une vérité statistique, mais ce n’est pas une vérité personnelle. Mais cela reste une perspective plutôt positive à mon sens, qui n’est toutefois pas sans soulever un certain nombre de problèmes. Qu’est-ce que l’on va faire de ces années supplémentaires?»

Vous dites que l’âge est une convention sociale, et que l’on ne rentre pas forcément dans la case que la société nous assigne.

«Autrefois, l’âge était un impératif. Personne n’y échappait, c’était le lot commun. Jusqu’au milieu du 19e siècle, on basculait dans la vieillesse vers 40-50 ans et on mourait entre 50 et 60 ans. Petit à petit, ça a changé mais l’esprit reste toujours dans la même conception. C’est-à-dire qu’à 50-60 ans, il faut déjà songer à se retirer sur la pointe des pieds, à quitter cette vie qui s’arrêtera bientôt.»

Or, par exemple, à 60 ou à 70 ans, les sentiments et le désir sont toujours là. Mais l’amour et la sexualité des aînés est encore assez mal vu dans notre société.

«On estime à tort que passé le milieu de la vie, le désir s’estompe, que l’on n’a plus les mêmes appétits et que le cœur doit arrêter de battre comme à vingt ans. À la fois le romantisme et l’érotisme sont interdits à nos aînés. Ils doivent juste endurer patiemment et partir vers la contrée de la chasteté et de la réserve. Or, tout prouve le contraire. On a autant de désir à 60 ans qu’à 20 ans. Rien ne distingue les êtres à ce niveau, sauf la convention.»

Comment parvenir à renverser cette convention?

«On y parvient d’abord par des livres, mais on y parvient surtout par le nombre. D’ici 30ans, les sexagénaires seront plus nombreux que les moins de 20 ans. Étant plus nombreux, ils auront plus de poids politique et économique, et ils vont forcément marquer leur territoire et imposer leurs vœux.»

Vous soulignez l’écart entre hommes et femmes. Vivre sa sexualité quand on est une femme âgée, c’est encore plus compliqué…

«C’est plus difficile, parce que l’on prétend que l’homme vieillit bien, alors que la femme vieillit mal. En fait, tout le monde vieillit mal! Mais il y a une sorte de tolérance sociale pour le visage de l’homme âgé (et encore, ça dépend à quel moment), et une intolérance pour la femme du même âge. Mais les choses changent tout doucement. Brigitte Macron, par exemple, la femme de président mariée avec un homme de 25 ans de moins qu’elle, a suscité beaucoup de controverses parce que ça renverse un tabou. Je pense que c’est une très bonne chose de renverser ce tabou. Il faut que les regards soient plus indulgents envers les aînées qu’ils ne le sont aujourd’hui.»

Vous insistez sur le fait qu’il faut à tout âge arriver à s’émerveiller, comme l’enfant qui découvre la vie et ses plaisirs pour la première fois.

«Baudelaire disait: ‘le génie, c’est l’enfance retrouvée à volonté’. C’est vrai qu’une des capacités à freiner le vieillissement de l’esprit, parce que celui du corps est irréversible, c’est justement de garder cette capacité d’étonnement et de ravissement vis-à-vis des événements. Garder notamment une certaine fraîcheur vis-à-vis de la beauté des choses, des êtres ou des œuvres. Ça, c’est fondamental.»

Est-ce qu’à l’âge adulte, on perd forcément de cet émerveillement?

«Le risque de l’adulte c’est d’imaginer qu’il a épuisé le sujet, qu’il a fait le tour de la question. Qu’après lui, on ne pourra plus rien dire. En réalité les choses qu’il connaît, il les connaît mal, et les jeunes générations les connaissent encore plus mal. Il faut un travail de transmission permanente de l’aîné vis-à-vis des jeunes générations. Ce qui est important, c’est de ne pas transmettre aux jeunes le désespoir convenu qu’on entend partout aujourd’hui, sur la fin du monde, sur la catastrophe climatique… Tout ce qui fait le fonds de commerce d’un certain nombre d’écologistes, et qui, à mon avis, inculque le désespoir aux jeunes générations.»

C’est l’un de vos conseils, de dresser des ponts entre les générations?

«Ce qui est important c’est d’éviter le cloisonnement et de faire de chaque génération une nation isolée des autres. L’entre-soi quand on est vieux, c’est vraiment quelque chose de sinistre. On est condamnés à voir en face de nous d’autres spectres de notre âge. On devient finalement prisonnier de son état civil, ce qui est un peu triste. Il faut ménager des ouvertures et des brèches dans l’âge. Il faut favoriser une conversation entre les générations. Sinon on risque d’être cantonnés à sa classe d’âge et de ne rencontrer partout que notre propre reflet. Parce que ce que la jeunesse a de merveilleux, c’est qu’elle nous bouscule dans nos certitudes. Elle apporte un regard neuf sur le monde. Alors que notre regard, par nature, est épuisé.»

D’où le fait que certaines personnes âgées pensent que les jeunes sont tous des ‘crétins’?

«Exact. Le risque en vieillissant c’est de tomber dans l’amertume, dans le ressentiment, de dire que l’on n’a plus rien à apprendre et que malheureusement on va partir. Donc le monde est mort. Le déclinisme, c’est un peu la traduction sur le plan politique de l’amertume qui peut guetter les personnes âgées sur le plan personnel. Comme ils ont tout vécu, ils s’imaginent qu’il ne reste plus rien à vivre. Or, c’est simplement que leur vie est finie, ça ne veut rien dire d’autre. C’est leur vie que se termine. La vie des autres générations ne fait que commencer, ou se prolonger.»

Oriane Renette

En quelques lignes

Trente ans, c’est ce que nous avons gagné en espérance de vie en un siècle. Un sursis inédit, suspension entre maturité et vieillesse. Que faire de ce cadeau ambigu ? Comment vivre ces années supplémentaires ? L’être humain qui pensait devoir s’en aller découvre, passé la cinquantaine, une nouvelle page à remplir. À travers son essai, Pascal Bruckner nous démontre que celle-ci peut être faite de découvertes, de nouveaux horizons, de recommencements, de bifurcations… Que l’être humain peut s’arracher au désœuvrement, au renoncement et à la nostalgie pour retrouver l’émerveillement. Dans cet ouvrage personnel, le philosophe et romancier septuagénaire nous livre ses conseils pour aborder cette nouvelle période de la vie avec une conviction : vieillir n’a rien de désolant. Plus qu’un essai, « Une brève éternité » nous livre un manifeste pour profiter pleinement de l’âge indien de la vie.(or) 3/5

« Une brève éternité -Philosophie de la longévité », de Pascal Bruckner, éditions Grasset, 256 pages, 20,6 €.