Vladimir Fédorovski : « On vit l’un des moments les plus dangereux de l’histoire »

Ancien diplomate russe et porte-parole de la perestroïka, Vladimir Fédorovski nous raconte le 20e siècle et l’histoire du communisme à travers la vie de Boris Pasternak. Mystère, amour, évasion: la vie du poète est un véritable roman.

Pourquoi ce nouveau «roman vrai» sur Pasternak et sur le Dr. Jivago?

«On connaît le film, on connaît moins le roman, mais surtout on ne connaît pas la vraie histoire. L’histoire de ce personnage nous fait voyager dans le temps avec l’amour absolu, avec des histoires absolument incroyables, et avec cet élan poétique et romantique de Pasternak. C’est une manière de raconter la férocité du 20e siècle, en Russie et au-delà. En Russie, c’est 25 millions de morts, tués par Lénine, Staline, et Trotski, 27 millions de morts dans la lutte contre le nazisme, et puis la férocité du post-communiste. Enfin, il y a une histoire policière dans le roman: la rivalité entre les services secrets. Pasternak est un jouet de la CIA et du KGB. Je ne voulais pas perdre ce côté agréable d’un roman que l’on peut lire devant la cheminée avec un verre de vodka!»

Vous dîtes de Pasternak qu’il a participé à la chute du régime communiste.

«La bataille d’idées en faveur de la liberté n’aurait pas été gagnée s’il n’y avait pas Pasternak. Le déclic c’est lui. Le concept qui prime ici, selon lequel l’Occident a gagné la guerre froide, c’est un mensonge. Contrairement à ce que l’on raconte, le communisme a été tué parce qu’il y avait quelques personnes qui ont décidé de le tuer. Ces gens-là, mentalement, ont été marqués par Pasternak. Et la bataille en faveur des libertés a commencé par Pasternak. Ça, c’est absolument certain.»

Vous évoquez l’idée de sacrifice de l’individu pour une cause qui le dépasse…

«Pasternak c’est le sacrifice, conscient, de l’individu sur l’autel de la liberté. Il l’a consciemment cherché, parce qu’il s’est senti coupable. Il a survécu, bizarrement, parce qu’il était protégé par l’homme maléfique qu’était Staline. À chaque fois que l’on voulait éliminer Pasternak, il rayait son nom. Il disait ‘laissez tranquille cet habitant du ciel’.»

Comment expliquez-vous ce rapport ambigu entre ces deux hommes?

«Staline était subjugué par le génie. C’est la complexité du personnage. Objectivement, c’était un grand assassin, c’était un grand dingo. On invente les personnages de l’histoire, des clichés. J’ai contribué, quand je travaillais avec Gorbatchev, à faire de Staline un personnage médiocre et un assassin absolu. Il était assassin, mais il était beaucoup plus complexe. Autrement, on ne pourrait pas comprendre pourquoi Pasternak était envoûté par ce personnage. Finalement pourquoi aujourd’hui Gorbatchev est l’homme le plus haï de l’histoire de la Russie, et Staline le plus aimé? Pasternak était prémonitoire par rapport à ça, il l’a senti. Il avait cette subtilité extraordinaire pour comprendre les personnages historiques. Et ça, ça me bluffe.»

L’histoire se serait-elle déroulée autrement s’il n’y avait pas eu cette polémique autour du Nobel de Pasternak?

«Pasternak est un fantastique poète mais sa notoriété mondiale et sa gloire éternelle sont liées aux controverses. Le KGB a même contribué à porter Pasternak au pinacle, en l’attaquant et en faisant de lui une grande victime. Il était joué, mais ça a créé cette magie du Dr Jivago. La magie, elle est triple. C’est la magie du film, de l’œuvre de Pasternak, et du personnage, dont l’évolution raconte le siècle avec plein de clins d’œil par rapport à aujourd’hui.»

Des clins d’œil politiques?

«Des clins d’œil par rapport à la situation et aux mentalités d’aujourd’hui. La Russie s’est suicidée autrefois, avec la complicité du politiquement correct d’autrefois. Aujourd’hui en Europe, c’est le même phénomène. La dictature du politiquement correct, les gens qui vivent dans l’illusion, la complaisance envers l’islamisme, c’est le même phénomène.»

Dans ce «roman vrai» on perçoit aussi cette question qui résonne aujourd’hui, autour des identités européenne et russe…

«Ce livre a un message géopolitique. On a poussé la Russie dans les bras de la Chine. On a fait en sorte qu’ils ne désirent pas l’Occident. C’est le résultat des erreurs de la politique occidentale et des erreurs russes. Des deux, mais surtout de la politique occidentale. La réalité, c’est un danger et j’en suis très triste, c’est qu’ils pensent que l’Europe est en train de trahir ses valeurs. On a créé un danger de rupture définitive entre l’Occident et la Russie. Or, Pasternak est un symbole de l’affinité entre les civilisations, et le Dr Jivago en est la traduction. Mon message, c’est que se priver de Pasternak, de Tolstoï, de Dostoïevski… c’est tout d’abord une aberration intellectuellement, mais c’est aussi, sur le plan pratique, une énorme bêtise.»

Nous venons de marquer l’anniversaire de la chute du Mur de Berlin. Les relations entre l’Occident et la Russie sont-elles encore plus détériorées qu’à cette époque?

«La situation aujourd’hui est beaucoup plus grave que pendant la guerre froide. Aujourd’hui, on vit l’un des moments les plus dangereux de l’histoire de l’humanité. Peu de gens en sont conscients. Il faut arrêter. Il faut renouer le dialogue, on est allés trop loin. Le véritable danger, c’est que les Russes ne veuillent plus d’Europe. Les Russes et les Occidentaux ont créé une situation qui met en danger la paix mondiale. Le message véritable de ce livre c’est: ‘pensez à Pasternak et au Dr Jivago. Pensez à l’affinité qui existe entre les civilisations. Oubliez vos amateurs politiques et Poutine, et pensez aux choses essentielles, parce que la paix est en danger.’»

Pasternak a été censuré à l’époque, interdit de diffusion en URSS. Aujourd’hui, on connaît moins cette forme de censure. On constate par contre une forme d’autocensure…

«C’est le drame en Russie et en Occident. La dictature du politiquement correct, le court terme, les réseaux sociaux… Tout ça donne cette ambiance d’autocensure, implicite et explicite. Implicite parce que l’on conditionne les gens à tel point qu’ils ne (se) posent même plus les questions. On vit alors dans un monde artificiel, qui met en danger la paix dans le monde. Pourquoi la politique est-elle discréditée partout? Parce que non seulement ce sont les médiocres qui sont en politique, mais aussi parce qu’ils privilégient la carrière et le court terme. Ils n’ont pas de vision. Face à ça, quel est le remède? L’exemple Pasternak prouve que l’individu peut faire bouger les choses, mais chacun doit se remettre en question. Pour lui, le refuge c’était une posture, un sacrifice qu’il a cherché et qu’il a fait. Il est resté fidèle à lui-même, lucide, et dans quel contexte! Dans le contexte apocalyptique du Stalinisme, sous une dictature totale. C’est une leçon.»

Oriane Renette

Notre critique de «Sur tes cils fond la neige – Le roman vrai du Docteur Jivago»

Tout le monde connaît «Le Docteur Jivago», le film de David Lean sorti en 1965. Mais connaît-on le roman de Boris Pasternak dont il est l’adaptation, l’œuvre interdite en URSS en pleine guerre froide? Et surtout, connaît-on ce poète magistral, qui a renoncé au Nobel de littérature sous pression des autorités soviétiques? Avec ce «roman vrai», Vladimir Fédorovski s’appuie sur le destin de son auteur pour raconter l’histoire du 20e siècle et les férocités du communisme. Emporté dans les passions absolues comme dans les tragédies sans nom, joué des services secrets (de la CIA comme du KGB), protégé et admiré par Staline malgré sa critique du communisme… La vie de Boris Pasternak est un roman, celui que Vladimir Fédorovski retrace dans ces pages. (or)

«Sur tes cils fond la neige – Le roman vrai du Docteur Jivago», de Vladimir Fédorovski, éditions Stock, 208 pages, 20€.