[Interview] Edward Norton, détective atypique dans ‘Motherless Brooklyn’

Visage culte des nineties, mythique en nazi repenti ou en copain de baston de Brad Pitt, à 50 ans Edward Norton poursuit tranquillement son parcours d’acteur-caméléon. Tantôt dans des blockbusters musclés (’Jason Bourne: LHéritage’, ‘Beauté cachée’), tantôt chez son copain Wes Anderson (‘Moonrise Kingdom’, ‘Grand Budapest Hotel’). Pour ‘Motherless Brooklyn’, son deuxième passage derrière la caméra après ‘Au nom d’Anna’, il nous plonge dans le New York des fifties et se glisse dans la peau d’un détective privé souffrant d’un syndrome… un peu particulier.

Le livre ‘Motherless Brooklyn’ de Jonathan Lethem se situe dans les années 90. Pourquoi avoir déplacé l’action du film dans les années 50?

Edward Norton: «Car le livre lui-même est un hommage aux années 50. Il est bourré de références à cette époque-là, presque trop pour être cinématographique: ça donnerait l’impression que tout est ironique. J’ai préféré prendre ces références au premier degré, en quelque sorte.»

Comment avez-vous approché le rôle de Lionel, qui souffre d’un syndrome lui provoquant des tics de langage?

«J’ai regardé des documentaires sur le sujet, et parlé à des gens qui ont ce syndrome (Gilles de la Tourette, NDLR). Et ils sont très conscients du côté parfois drôle de leur situation. Comme quand Lionel est dans un bar et qu’une fille arrive: il est l’opposé d’un Humphrey Bogart (acteur célèbre pour ses rôles de détective ténébreux, NDLR), il est ridicule, c’est hilarant, et c’est assumé. Mais à côté on voit aussi qu’il en souffre beaucoup, au point de devoir fumer de l’opium pour se calmer. On est alors dans une dimension plus émotionnelle, et c’est ce qui fait la richesse du personnage.»

Lionel est effectivement l’anti-Humphrey Bogart. Une approche différente de la masculinité vous intéressait?

«Non, enfin, peut-être inconsciemment. Un rôle comme Lionel me correspond mieux, je trouve, que la figure du macho. Les acteurs ont tendance à graviter vers des rôles dont ils ont une certaine… pas empathie, mais compréhension. Il y a ceux qui sont dans la métamorphose, et ceux qui vont plutôt vers des rôles ‘iconiques’. Et ce n’est pas un commentaire sur leur qualité de jeu, hein! Par exemple, je trouve Harrison Ford plutôt iconique, a une ‘plasticité’ disons, plus ‘étroite’ qu’un Daniel Day-Lewis. Pourtant tous deux sont des excellents acteurs!»

Vous êtes plutôt un acteur ‘métamorphose’, vu votre parcours! Y a-t-il un rôle en particulier que vous aimeriez jouer?

«Non, pas vraiment. J’ai un ou deux projets à divers stades d’écriture… Mais en ce moment j’ai juste envie de sortir ce film, et me vider la tête. Je n’ai pas de plan, il n’y a pas de personnage qui me remplirait déjà l’esprit.»

Même pas Lionel?

«Non, non. Quand je vois le film, ça me semble… Exotique, je me suis déjà distancié.»

Vous arrivez toujours à prendre cette distance, ou d’autres personnages vous sont-ils restés plus longtemps en tête?

«Non, c’est comme un manteau qu’on remet sur le cintre, et qu’on laisse derrière soi.»

Ce sont plutôt les gens qui vous les rappellent?

«Oui, Les rôles deviennent des choses qui existent d’elles-mêmes, avec lesquelles les gens interagissent. D’ailleurs ce qui est difficile, ce n’est pas se distancier d’un rôle, mais justement, réussir à maintenir l’illusion. Quand vous tournez un film, le monde réel continue de vous entourer, même si vous êtes dans une bulle. Et pour la créer, ça demande des centaines de personnes, qui travaillent 15 heures par jour. La difficulté, c’est de ne pas faire éclater cette bulle. Même quand vous rentrez chez vous le soir… Et dès que le tournage est fini, paf, la bulle éclate, et le monde réel vous revient dans la figure.»

Elli Mastorou

Notre critique de Motherless Brooklyn

Souffrant d’un syndrome provoquant des tics de langage, Lionel (Edward Norton) est aux antipodes de l’image ténébreuse du détective privé. Mais il a une mémoire infaillible, et c’est ce qui va l’aider quand son mentor Frank (Bruce Willis) est assassiné. En reprenant l’enquête de son ami, Lionel tire sur un fil qui l’entraîne dans les abysses du New York des années 50: des clubs de jazz enfumés, des crimes maquillés, et des magouilles immobilières qui profitent aux puissants… On connaît Edward Norton l’acteur, caméléon qui se transforme au gré des films, indés (‘Fight Club’, ‘American History X’) ou blockbusters (‘Hulk’, ‘Dragon Rouge’). On connaît moins Norton le réalisateur, qui opte dans ce deuxième opus pour le polar classico-classique. Une formule qui enrichit le film d’une esthétique soignée (jazz, chapeaux, cigarettes). Mais qui souffre du coup d’une certaine prévisibilité scénaristique, qui se sent sur la durée (2h20). Norton se fond à la perfection dans le personnage, jusqu’à en faire oublier les saillies de la maladie. Sa performance, ainsi que le propos intemporel sur les vices du pouvoir, sauvent l’aspect figé de ce film noir stylisé. (em) 3/5