Rencontre avec le trio français Bon Entendeur : « On a bien conscience de proposer un truc atypique »

Ph. Alice Kong

Quel projet original que celui du trio français Bon Entendeur. Le pitch? Reprendre des morceaux un peu oubliés des années 60 à 70 pour se les approprier, ou discuter avec des personnalités telles que Pierre Niney, Frédéric Beigbeder ou encore PPDA pour mettre en musique leurs réflexions. Le tout sur un fond de ‘feelgood music’ qui fait plaisir à entendre tant elle apaise et met le sourire aux lèvres.

Le titre de l’album «Aller-Retour» en dit long sur vos intentions. Prendre des choses du passé et les remettre au goût du jour.

Nicolas Boisseleau: «C’est exactement ça. C’est cette idée de voyage dans le temps avec un aller dans les années 60 et 70 et un retour en 2019. Mais on voulait également un aller-retour dans les styles, parce qu’on en trouve beaucoup dans le projet Bon Entendeur. Aller-retour également dans les personnalités qu’on a pu rencontrer: PPDA du milieu journalistique, Beigbeder pour le littéraire et Pierre Niney pour le cinéma. Et puis, enfin, un clin d’œil aux vacanciers sur la cover de l’album, avec ces voitures qui se croisent. D’ailleurs, on trouve que c’est un album qui s’écoute bien en voiture. La route des vacances colle bien à l’atmosphère qu’on a voulu donner à l’album.»

Pourquoi les années 60 et 70?

Pierre Della Monica: «Pour deux raisons. Il fallait d’abord qu’on bloque une période, parce qu’on ne s’en serait pas sorti si on n’avait rien défini. Et la seconde raison, c’est que, avant les années 80, les musiques électroniques n’étaient pas encore arrivées. Et il est plus intéressant pour nous de remixer des musiques sans électro dedans. Et puis, c’était une telle effervescence musicale qu’il y avait plein de choses à faire.»

Quelle est la limite entre un morceau et un remix de Bon Entendeur?

NB: «Le remix, c’est d’avoir toutes les pistes séparées, qu’on appelle les stems. Avec cela, on peut vraiment aller dans les entrailles du morceau. Nous, ce qu’on a fait, c’est une revisite parce qu’on a reçu le morceau de base comme un bloc, et on l’a retravaillé par-dessus. Ce n’est pas du tout la même façon de travailler même si ça peut sembler similaire.»

C’est un projet assez osé pour un premier album.

Arnaud Bonet: «On avait une petite appréhension vis-à-vis de certains fans des morceaux originaux qui nous auraient dit qu’on a massacré la chanson. Ça ne s’est pas produit, les gens étaient plutôt bienveillants par rapport à notre approche. Mais il y a quand même des morceaux où l’on s’est dit ‘Non, là, on ne peut pas trop toucher’.»

PDM: «C’est pour cela qu’on se concentre aussi sur des morceaux moins voire pas connus. Et c’est une volonté de notre part de se perdre dans une discographie, et pas seulement taper sur le web ‘meilleures chansons des années 70’ et prendre les 40 premières.»

AB: «Il y a une volonté de faire ressortir des morceaux un peu oubliés.»

NB: «Mais au départ, on avait bien conscience de proposer un truc atypique, en tout cas pas commun, mais ça nous allait bien. Au tout début de nos mixtapes, certains trouvaient bizarres que l’on met les voix. Et puis, au final, c’est ce qui a fait qu’on s’est un peu démarqué. Et ce format qui pouvait étonner a finalement plus. En tout cas, c’est un projet qui nous ressemble et dont on est fier.»

Il est clair qu’un morceau comme celui d’Isabelle Pierre «Le temps est bon» n’évoque plus grand-chose aujourd’hui.

PDM: «Initialement, ce son est ressorti grâce au film de Xavier Dolan ‘Les Amours imaginaires’ en 2010. Dans les années 70, c’était presque un hymne au Québec. On a reçu plein de messages de là-bas de personnes qui étaient très contents de le réentendre.»

NB: «C’est un son qu’on aimait bien mettre entre nous, en tournée, en 2015-2016. Il nous plaisait à tous les trois. Et Stéphane Venne, l’auteur-compositeur, est l’équivalent d’un Michel Berger au Québec.»

C’est aussi l’occasion, par exemple, de se rappeler que Nino Ferrer avait écrit autres choses que des «Mirza».

PDM: «Oui, il est connu pour les ‘Mirza’, ‘Gaston’ et autres ‘Cornichons’, mais c’était une personnalité sombre. Cette chanson-là, elle est très triste d’ailleurs. Ce décalage entre la mélodie solaire et les paroles plutôt sombres nous plaisait, et c’est ce qu’on a voulu amplifier en rendant le côté joyeux encore plus présent malgré des textes qui l’étaient nettement moins.»

On a l’impression que vos influences musicales sont à chercher du côté de Sébastien Tellier, Yuksek ou encore Air.

NB: «Wow… c’est très très flatteur. Ce sont vraiment des producteurs qu’on écoute beaucoup et qu’on adore, et qui peut-être inconsciemment nous ont aussi inspirés.»

PDM: «On est souvent associé à Yuksek sur des line-up. On le croise souvent en soirée. Donc, vous n’êtes pas le seul à en parler.»

Ce choix de nom ‘Bon Entendeur’ est très explicite quant à votre rapport à la musique.

PDM: «On a une façon de consommer la musique qui est impressionnante. On passe notre vie en écouter soit pour en jouer soit pour nous inspirer pour l’album soit pour le live. On passe des heures et des heures à écouter de la musique, et puis on range ça dans notre cloud. Mais à la base, le projet Bon Entendeur, c’est trois amis passionnés de musique qui passent leur temps à en chercher pour la faire partager.»

J’ai lu qu’au départ le projet est parti d’une blague.

NB: «En fait, la première mixtape qu’on a sortie et sur laquelle on a mis des voix, c’était DSK. Contrairement aux 45 autres qui ont suivi et qui étaient vraiment des hommages à des personnalités, celle de DSK venait de son discours au JT de 20h quand il essayait de se dépatouiller de sa situation après l’affaire du Sofitel. Il utilise la langue de bois pendant près de dix minutes. On comprenait tout ce qu’il disait mais ça ne voulait rien dire. C’était très fort. Ça nous a amusés, donc on l’a découpé puis mis en musique. Et ça nous a donné envie de continuer parce que nos fans ont apprécié. Mais on a très vite corrigé le tir en parlant de choses plus sérieuses et en mettant les personnages à l’honneur.»

Pierre Jacobs