Nicolas Beuglet : «L’île du diable», ou comment la vengeance est affaire de mémoire

Après «Le cri» et «Complot», on retrouve l’inspectrice Sarah Geringën et la plume de Nicolas Beuglet pour un nouveau thriller haletant: «l’Île du Diable». L’auteur clôture sa trilogie en nous plongeant dans les zones d’ombre de l’histoire du communisme, tout comme dans celles du passé de son héroïne.

Quelle est l’origine de ce nouveau roman?

«Ce livre, j’en ai eu l’idée avant d’écrire ‘Le cri’, il y a plus de cinq ans. Lors d’un déménagement d’amis, je suis tombé sur un livre qui restait, seul, dans le grenier. Sur la quatrième de couverture, j’ai découvert un événement absolument épouvantable qui s’est passé en Sibérie dans les années 1930. Je me suis dit: ‘comment est-ce possible que je n’en ai pas entendu parler avant?’ En réalité, il n’y a qu’un livre qui en parle. Aussi terrible soit l’événement, personne n’en a parlé. J’ai su alors que la culpabilité que Sarah traîne en elle depuis toujours et dont elle ne connaît pas l’origine prendrait sa source dans cet événement-là.»

Comment est-ce possible qu’un tel événement ait été passé sous silence?

«Il y a deux raisons. La première, c’est que jusque dans les années 1990, les archives russes n’étaient pas ouvertes. Tous ces événements des années 1930 sous Staline étaient consignés, inaccessibles à l’histoire et aux historiens. La seconde, c’est que la France, en général, a longtemps eu une grande complaisance à l’égard du communisme, et y compris des crimes du communisme. Globalement, l’intelligentsia française n’était pas très disposée à reconnaître qu’ils avaient soutenu, ou en tout cas passé sous silence, des événements aussi terribles que ceux décrits dans ‘L’Île du diable’».

C’est une volonté presque pédagogique de confronter vos lecteurs à des réalités historiques extrêmement marquantes?

«Ce qui m’intéresse, c’est l’éléphant dans la pièce que l’on ne voit pas. C’est l’événement terrible et lourd de conséquences dont on ne parle pas. Généralement, lorsque l’on le révèle, cela change la vision du public sur beaucoup de choses: la religion, la politique, la science, la relation familiale…»

Sarah se retrouvera face à un dilemme cruel. Cela participe du même mécanisme?

«La volonté première, c’était de conduire Sarah à un moment de sa vie où, quel que soit le choix qu’elle fasse, elle soit en mesure de l’assumer. C’est un moment où le lecteur doit forcément faire un choix, lui aussi. En sachant qu’il n’y a pas un bon et un mauvais, et que chacun choisira avec sa sensibilité et ses ressources pour l’assumer. Le fond du livre, c’est le parcours que fait une personne pour se libérer de son passé, de l’héritage que lui ont légué ses ancêtres qui la traumatisaient, sans qu’elle ne puisse rien faire parce qu’elle ne savait pas d’où ça venait. Ça m’intéressait d’encourager les gens à se poser des questions sur leurs propres traumas, en se disant: ‘peut-être qu’ils n’appartiennent pas à mon histoire mais à celle de mes parents’.»

L’épigénétique est au cœur de vos romans. Que dit cette discipline?

«L’épigénétique dit que l’on porte en nous la mémoire génétique de nos ancêtres. Nos parents et nos grands-parents ont vécu des moments parfois traumatisants, qui ont laissé des marques biologiques, génétiques dans leurs corps. En réalité, ils nous transmettent ces traumatismes. Comment? Il faut imaginer, dans chaque gène, un bouton de volume, qui monte ou descend en fonction de notre alimentation, de notre environnement familial, de notre travail, etc. Cela fait que tel gène va plus ou moins s’exprimer en nous. Si on vit un traumatisme, les curseurs vont monter très haut ou très bas. Ces réglages-là, que jusque-là on croyait remis à zéro, sont transmis. Le pendant, c’est que c’est réversible.»

Nous ne sommes donc pas condamnés à avoir les mêmes réglages que nos ancêtres.

«Non. Certes, on hérite des variations de l’expression des gènes de nos ancêtres, en bien ou en mal. Mais au cours de notre vie, on peut rétablir leur expression dans le bon sens en fonction de notre environnement, de notre vécu, etc. C’est très intéressant et ça ouvre une piste sur la résolution des problèmes psychologiques, mais aussi sur les maladies physiques.»

Comment ne pas transmettre ces blessures à ses enfants?

«C’est à la fois salvateur de savoir que l’on peut s’en libérer, mais ça nous donne une responsabilité qui peut être hyperstressante. Se demander: ‘pourquoi n’ai-je pas réglé ces problèmes avant d’avoir des enfants? Que leur ai-je transmis?’ Cela étant, on peut faire évoluer leur vie à eux pour que le gène s’exprime dans le bon sens. Cela permet de se dire que le déterminisme n’est pas irréversible. On ne peut pas changer quelqu’un, mais on peut changer l’expression de ses gènes.»

Vous présentez deux pistes de guérison: la vengeance et le pardon. Le pardon peut-il aider à dépasser ces traumas?

«J’ai posé la discussion parce que je ne sais pas. Je ne prône pas la vengeance. Malheureusement, elle procure sur le moment plus de bien-être que le pardon. Le pardon c’est un renoncement. Et instinctivement, l’écho naturel, c’est la vengeance. En réalité, on a remplacé la vengeance par la justice. Le problème, c’est que la justice va condamner le criminel, mais elle n’en a rien à faire de la victime. Elle ne va pas lui apporter cette pulsion de vie dont elle a besoin, contrairement à la vengeance… Même si ce n’est pas du tout compatible avec une vie en société.»

Va-t-on retrouver l’inspectrice Geringën dans un quatrième volet?

«Non. Pour le moment, c’est fini. Sarah est partie d’une personne emprisonnée, traumatisée par sa culpabilité. Là, elle est libre. Elle a les moyens de devenir heureuse et d’assumer ses choix. Peut-être que je la retrouverai plus tard, mais aujourd’hui le cycle est clos pour elle.»

Un prochain thriller alors?

«Oui, un thriller dont la thématique va être, une fois encore, quelque chose d’énorme que l’on ne voit pas. Ça concerne tout le monde, les adultes comme les enfants, mais on n’en parle pratiquement pas. Pourtant, c’est un énorme sujet qui va vraiment tout changer dans les prochaines années, qui est en train de se faire en douce et… qui sera l’objet du prochain!»

Oriane Renette

En quelques lignes

Sarah est pétrifiée. Face à elle, le cadavre est recouvert d’une mystérieuse poudre blanche, les extrémités gangrenées. Son père a été assassiné. Au fond de son estomac, une clef. Quelle porte ouvre-t-elle? Que signifie cette étrange mise en scène? Qui est donc cet homme, ce père qui n’est définitivement pas celui qu’elle croyait être. L’inspectrice Geringën devra percer les secrets de famille pour découvrir les racines de sa culpabilité. Des forêts de Norvège aux plaines de Sibérie, Sarah se lance dans une enquête haletante qui sera aussi celle de son passé. Que découvrira-t-elle dans ce vieux manoir perdu dans les bois? Osera-t-elle se rendre jusqu’à l’île du Diable? Dans ce nouveau roman aussi glaçant qu’intriguant, Nicolas Beuglet nous plonge dans les événements les plus noirs et méconnus de l’histoire du communisme. Il nous confronte à cette question essentielle: pour le meilleur comme pour le pire, quelle part de nos ancêtres porte-t-on en nous? (or) 4/5

«L’île du diable», de Nicolas Beuglet, XO Editions, 310 pages, 19,9€