« J’ai perdu mon corps » : les aventures d’un jeune homme amoureux et d’une main perdue

Un film d’animation captivant où l’un des personnages principaux est une main amputée, il faut le faire. Mais c’est effectivement en résumé ‘J’ai perdu mon corps’, film avec lequel le réalisateur Jérémy Clapin a surpris le festival de Cannes cette année.

Jérémy Clapin: «Cette main était pour moi en tant que réalisateur le plus gros challenge. Comment faire en sorte que le public puisse compatir avec un personnage qui n’a ni œil, ni bouche, ni visage et donc aucune expression? Comment créer de l’empathie pour lui?»

Dans les scènes avec la main, ‘J’ai perdu mon corps’ devient en quelque sorte du cinéma muet. Était-ce le but dès le départ?

«La main est par définition un personnage qui ne peut pas parler. C’est déjà une grande différence avec le livre sur lequel le film est basé. On y entend la voix intérieure de la main, qui raconte ses aventures. Dans les premières versions de notre scénario, nous avions aussi une voix off, et cela donnait un tout autre film. Nous savions que c’était un obstacle que la main ne puisse s’exprimer, mais petit à petit nous avons décidé de faire de ce handicap un atout. Vous voyagez donc avec la main, dans un monde qui, par définition, est sans voix. Sentir y est beaucoup plus important que parler.»

Portez-vous désormais un tout autre regard sur vos propres mains?

«Absolument, et j’espère que le spectateur le fera aussi à la fin de notre film. Nos mains déterminent une grande part de qui nous sommes. Lorsque quelqu’un vous serre la main, vous avez déjà une petite idée de ce qu’il y a derrière. La manière dont il ou elle vous serre la main, si la main est rugueuse ou douce, tout cela dit des choses sur la personnalité et le parcours de la personne. Dans nos mains, il y a tout un monde.»

L’autre personnage principal est Naoufel, le jeune homme d’origine marocaine. A-t-il été difficile de trouver un équilibre entre les différentes parties du film?

«Il est vrai que nous faisons souvent des allers-retours dans le temps. L’histoire est comme un puzzle. Durant les 20 premières minutes, le film a un rythme effréné et, en tant que spectateur, vous recevez des tas de pièces de puzzle qui ne trouveront leur place que par la suite. Mais à un moment donné, je fais une pause et vous comprenez comment fonctionnent les différents éléments du film. Pour que cela marche, il nous fallait donner aux flashbacks une identité reconnaissable. Les scènes au Maroc sont en noir et blanc pour accentuer la lumière. Naoufel connaît une enfance agréable à Rabat. C’est pourquoi tout y est si lumineux et parfois même un peu surexposé. Ainsi, nous faisons aussi comprendre que Paris n’est pas sa ville à la base, Naoufel est un déraciné.»

Est-il de plus en plus facile de faire un film d’animation pour adultes?

«Il faut toujours se battre. Nous trouvons tous l’animation adulte une très belle idée, mais aujourd’hui encore, il existe peu de films de ce genre. Cela ne peut qu’évoluer dans le bon sens. Cela ne dépend pas seulement des réalisateurs, des scénaristes ou des producteurs. Souvent, c’est ailleurs dans la chaîne de production qu’il y a un problème, chez les financiers, par exemple, les distributeurs, les chaînes télé ou les exploitants. Beaucoup d’animateurs disent qu’ils ont bien envie de raconter une histoire adulte, mais qu’on ne leur donne pas les moyens de le faire convenablement.»

Ruben Nollet

Notre critique de « J’ai perdu mon corps »

Deux pour le prix d’une. C’est l’offre que vous propose le film d’animation français ’J’ai perdu mon corps’. Le réalisateur Jérémy Clapin combine deux histoires qui sont, strictement parlant, radicalement différentes. D’un côté, il y a les péripéties amoureuses de Naoufel, un jeune homme timide qui tombe amoureux de Gabrielle, une jeune femme à la personnalité affirmée. En même temps, nous voyons une main coupée à la hauteur du poignet qui se réveille dans le frigo d’un laboratoire et part à la recherche du reste de son corps. On a donc à la fois un drame romantique ordinaire et attachant et un film fantastique avec un monstre, et le résultat dépasse les deux. À la fin du voyage, ‘J’ai perdu mon corps’ se révèle une histoire humaine captivante sur ce qu’on ressent quand on est perdu dans la vie et qu’on a des souvenirs d’une époque qui était tellement plus belle, mais qui est elle aussi perdue à jamais. De manière inattendue, Clapin vous saisit au cœur et le pince fortement. ‘J’ai perdu mon corps’, c’est donc, en réalité, trois films pour le prix d’un. Ne ratez pas cette offre exceptionnelle.(rn) 4/5