Philippe Katerine livre ses Confessions : « J’en avais gros sur la patate »

« Jusqu’où ne peut-il pas aller? », se demande Dominique A à propos de son ami Philippe Katerine. Et de fait, ce nouvel album, long de près de 18 morceaux, est sans frontières ni interdits. Véritable patchwork musical et textuel, « Confessions » est un ensemble de morceaux à entrées multiples. On sait où cela commence, on ne sait pas vraiment où l’on en sortira, et dans quel état.

« Confessions », c’est le monde de Katerine au plein sens du terme. Un esprit qui ne s’autorise aucune limite. Un grand assemblage fait de tout et n’importe quoi pour au final retomber sur ses pieds. Et ici avec un large panel d’invités : Gérard Depardieu, Angèle, Lompal, Camille, Chilly Gonzales, Oxmo Puccino ou encore Lea Seydoux.

L’album s’appelle « Confessions ». C’est sur ce thème que vous avez construit l’album ? Vous vouliez dire vos vérités ?

« C’est très relatif, la vérité. Vous l’aurez remarqué. Je ne me suis pas tellement préoccupé de la vérité. Par contre, j’ai commencé par écrire ce titre sur mon cahier, avant toute autre écriture. J’avais trouvé le titre de mon précédent disque au piano à la fin, mais là c’était avant que je n’écrive la moindre chanson. Donc, évidemment, cela indiquait un chemin assez précis, quoique broussailleux. Il fallait utiliser la serpe pour emprunter ce chemin. »

Qu’aviez-vous envie de confesser ?

« J’en avais surtout gros sur la patate. J’avais cumulé plein de frustrations, plein de malentendus. J’arrivais à 50 ans et, quoi qu’on en dise de ce cliché, il y a toujours une crise. Je me sentais complètement instable, avec des sautes d’humeur. Je me suis dit que c’était l’andropause, et puis non, pas forcément. En tout cas, le fait d’écrire des chansons m’a permis de me remettre d’aplomb. »

Les décennies vous marquent. A l’époque, vous aviez sorti un morceau qui s’appelait « J’ai trente ans ».

« Oui, c’est vrai. Ca doit jouer quelque part. C’est la peur. Je me souviens du passage à l’an 2000, tout le monde flippait. Tous les ordinateurs allaient se déconnecter, il n’y aura plus de soleil… Plein d’idées comme ça. On s‘est bien fait baiser. Comme des cons, on rentre dans pièges symboliques. »

Cet album est donc un marqueur temporel pour vous.

« Oh, chaque disque correspond à un âge pour moi. Je n’aurais pas pu le faire à 40 ou à 60 ans. Mais ça n’empêche pas de chanter d’anciens morceaux en concert. Il n’y en a plein que je ne fais plus parce que je ne vois pas trop en quoi cela correspond à moi aujourd’hui. Mais je rechante de vieux trucs avec plaisir quand ça me parle. ‘Louxor J’adore’ me parle toujours autant. Il y a le moteur de la frustration ‘je coupe le son’, on énerve le public, on joue avec lui, on veut le rendre fou, et puis il y a un lynchage du DJ. Il y a une victimisation, de la cruauté, une mise en scène… Avec tout cela dans une chanson, tu peux l’interpréter toute ta vie. »

Comment se construisent les chansons si particulières de Katerine ?

« Il n’y a pas vraiment de processus. Ce n’est jamais la même chose. Cela m’est arrivé de faire une chanson sur mon vélo a cappella, de faire des collages avec ce que j’entends de l’extérieur, de rêver une chanson et de la réécrire en me réveillant, etc. Parfois j’ai un texte sans musique, parfois c’est le contraire. Des fois cela vient tout en même temps, ce qui était le cas pour ce disque. Il n’y a pas de méthode. »

Certains morceaux sont liés. Il y a comme une amorce du suivant à la fin du précédent.

« Il n’y a pas vraiment d’histoires. En fait, il y a 3-4 ans, j’avais fait des émissions sur France Inter qui s’appelaient ‘La Langue à l’oreille’. J’étais complètement là-dedans, à faire des transitions, des collages, des fausses pistes… Je jouais avec l’auditeur et il n’y avait forcément par de blancs. Je me suis beaucoup amusé à faire cela. Il y avait comme un semblant de narration. C’est un peu cette expérience que j’ai reconduite dans ce disque. Je voulais m’amuser avec l’auditeur, et avec moi-même aussi. »

J’ai l’impression qu’il y a plus de références à l’actualité dans cet album.

« Pour le précédent disque, j’étais un peu dans une chambre aux fenêtres closes. Et là, j’ai tout ouvert. Je trouve très inspirant ce que je lis dans les journaux, ce que je vois à la télé. Ce n’est jamais la même chose tout en restant la même chose. Tout ça se mélange. »

On peut trouver un sens à vos paroles qui n’est sans doute pas celui que vous vouliez y mettre. Vous aimez maintenir le flou ?

« Souvent, les paroles viennent de sessions intenses de 2-3 heures, quand toute la chanson vient en même temps. C’est souvent très brut. Il y a des incursions, des choses qui viennent, cela peut être un coup de fil… Bref, le réel se mélange complètement, et cela peut très vite passer du coq à l’âne. Et je laissais très souvent dans l’état. Je me retrouvais parfois avec des incohérences que je trouvais parfois beaucoup plus parlantes qu’une logique. »

Dans « Aimez-moi » justement, ça parle d’un père puis de la « mort qui rend les gens beaux ».

« Mon père est mort il y a peu de temps. Et quand quelqu’un meurt, il devient tout de suite un roi. J’ai commencé ma chanson sur le thème de la paternité parce que j’ai fait en rapprochement instinctif entre la mort et le fait d’être papa. Et aussi ce que l’on fait des morts, des gens beaucoup plus aimés que quand ils étaient vivants. C’est un glissement de terrain. D’ailleurs, à un moment donné, il y a une chasse d’eau qui nous amène à un chant collectif d’ego qui disent ‘Aimez-moi’. C’est typique de ces chansons qui glissent très rapidement d’un terrain vers un autre. Entre les pièces, les portes sont ouvertes. On peut très vite se retrouver dans une autre pièce. »

Musicalement, il y a beaucoup de sons, de mélodies, de samples, etc. Au service du texte ?

« Sur ce disque, tout est venu en même temps. A partir du moment où j’ai une phrase musicale, il y a des mots qui s’intègrent. Aucun n’est au service de l’autre. J’ai fait mes maquettes sur un ordinateur, chose que je n’avais jamais faite avant. J’ai fait 40-50 chansons comme ça. On en a enregistré 25 en studios puis on a choisi. C’était proche de l’artisanat. Moi, j’adore aller en studio, je pourrais y passer dix ans, c’est l’endroit que je préfère. Et on bossait dans une bonne ambiance. Les gens me comprenaient. On est vraiment allé au cœur des chansons pour ne plus rien y comprendre au bout d’un moment. Dès que je commençais à ne plus comprendre la chanson, c’était le moment de s’arrêter. »

On croise Dominique A sur cet album. Vous êtes artistiquement nés en même temps en 1991, et on vous avait accolé le titre de chantres de la ‘nouvelle chanson française’.

« On se voit souvent, j’adore sa présence, c’est quelqu’un de très lumineux même si ses chansons sont parfois plus sombres. En même temps, on se complète, on se retrouve bien. J’adorerais qu’on fasse un disque, un jour. Peut-être qu’on le fera. Ce qu’il fait peut paraître assez sombre mais c’est souvent pour trouver la lumière. La chanson que l’on a faite ensemble parle de notre génération puisqu’on a deux mois de différence. Ce me paraissait l’invité idéal. »

En parlant d’invités, il y en a beaucoup sur cet album.

« Je n’y pensais pas quand je faisais mes chansons sur mon ordinateur, mais en studio j’avais envie d’autres voix. Je trouve que la voix d’Angèle s’accorde parfaitement au morceau. Ca a bien fonctionné avec elle. Elle avait un avis très fort sur la chanson. Je l’ai écoutée, je l’ai suivie, et j’ai constaté à quel point elle avait la science de la pop. J’adore découvrir les nouveaux artistes, je suis très féru de nature, je ne peux pas m’en passer. Il y a plein de musiciens actuels dont il serait fou de se priver. »

On sent comme un goût pour l’anarchie chez vous.

« Peut-être… Mon grand-père était anarchiste, même s’il n’a jamais prononcé ce mot-là. Pourtant, toutes ses actions allaient en ce sens. Il n’y a rien de pire qu’un anarchiste qui dit qu’il est un anarchiste. C’est affreux. Comme entendre ‘je suis un homme de gauche’, c’est déjà le début de la fin. »

Pierre Jacobs