Paul Laverty : « Nos histoires peuvent venir de partout »

Ph. Filmcooip

Laissons à Ken Loach et à son scénariste attitré Paul Laverty le soin de révéler les manquements de notre société occidentale inéquitable et inhumaine. Dans leur nouveau drame, le tranchant ‘Sorry We Missed You’, ils dénoncent l’uberisation de l’économie et ses conséquences sur la protection sociale.

Avec son cinéma engagé, Ken Loach a déjà raflé la Palme d’or à Cannes à deux reprises, en 2006 avec le drame sur l’indépendance irlandaise ‘The Wind That Shakes the Barley’ (‘Le vent se lève’) et dix ans plus tard avec ‘I, Daniel Blake’ (‘Moi, Daniel Blake’), l’histoire d’un homme qui après un accident de travail se retrouve piégé par l’absurdité bureaucratique de la sécurité sociale. Son nouveau film ‘Sorry We Missed You’ était lui aussi programmé au festival de Cannes cette année. C’est l’histoire d’une famille qui se retrouve sous pression, car les parents doivent se tuer au travail pour parvenir à nouer les deux bouts. On peut voir le film comme une sorte de prolongement de ‘I, Daniel Blake’, explique Paul Laverty, l’auteur écossais qui fournit à Ken Loach ses scénarios de films depuis ‘Carla’s song’ en 1996.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée d’écrire ‘Sorry We Missed You’?

Paul Laverty: «Ken Loach et moi sommes de bons amis et nous discutons toujours de toutes sortes de choses, du cinéma à la politique en passant par le football. Une histoire peut donc venir de partout. Dans ce cas-ci, nous avons eu l’idée durant la préparation de ‘I, Daniel Blake’ alors que nous visitions différentes banques alimentaires. Sur place, nous avons constaté que parmi ces personnes qui venaient chercher de la nourriture, beaucoup avaient un job, en réalité. Seulement, elles ne gagnaient pas assez avec ce job pour nouer les deux bouts. Et parmi ces personnes, beaucoup travaillaient dans l’économie des petits boulots ou avec un contrat zéro heure [sans horaires fixes, ndlr] ou par le biais d’agences d’intérim. Elles n’avaient donc pas la garantie d’avoir du travail. Ces gens voyaient leurs revenus augmenter ou diminuer, comme si on leur ouvrait ou fermait le robinet. Nous avons en outre découvert que trois enfants sur quatre qui grandissent dans la pauvreté ont au moins un parent qui travaille. C’est hallucinant, et cela montre à quel point le marché du travail a changé.»

Au début du film, on entend le personnage principal Ricky dire qu’il préfère être son propre patron. En tant que freelance, je comprends parfaitement ce qu’il veut dire.

«Je le comprends bien, moi aussi. Je suis moi-même freelance. Mais vous devez réaliser que vous prenez des risques, vous jouez avec votre vie. L’économie des petits boulots, c’est très bien lorsque vous êtes jeune et en bonne santé et que vous avez peu de responsabilités. Mais que se passe-t-il en cas de difficulté temporaire, si vous avez un accident ou tombez malade? Ou s’il vous avez un pépin avec votre camionnette, comme dans le cas de Ricky? Dans l’économie des petits boulots, l’entreprise transfère tous les risques au travailleur, et le stress que cela génère, est pour beaucoup de gens très lourd à porter. Sans parler de la pression sur la vie familiale.»

Vous êtes allé sur le terrain pour vous documenter sur les expériences vécues par ces livreurs. Comment était-ce?

«Très enrichissant. Je les ai accompagnés dans leurs tournées, pour voir ce qu’ils vivaient. C’est là où vous vous rendez compte combien de stress ils doivent supporter et à quel point le travail d’un livreur de colis est dur. Après une journée de travail de 10heures, ils sont blêmes et ont l’air totalement lessivés, ils n’ont pas le temps de manger, ils doivent emporter une bouteille en plastique pour pouvoir faire pipi, ils ingurgitent des boissons énergisantes pour tenir le coup. Ils sont terriblement frustrés si l’internet n’est pas accessible ou s’ils sont coincés dans les embouteillages, car ils ne peuvent dans ce cas respecter l’horaire de livraison qui leur est imposé. Lorsque vous les accompagnez quelques jours en tournée, vous ouvrez vite les yeux. Ces gens passent leur vie sur les routes, et ils sont souvent trop épuisés pour avoir de longues conversations. Ils aiment bien parler de leur vie, mais pour pouvoir entendre leurs histoires, il a fallu que j’aille aux dépôts, les parkings où ils attendent le matin.»

L’histoire de Ricky n’est que la moitié du film. Nous voyons aussi ce que vit sa femme Abbie, qui est infirmière à domicile et s’occupe de personnes âgées. Pourquoi l’avoir ajoutée?

«Pour montrer qu’elle est, elle aussi à sa manière, contrôlée et mesurée en permanence. Elle a un contrat zéro heures, encore un de ces systèmes invraisemblables. J’ai parlé à de nombreux soignants qui reçoivent quelques heures de travail le matin, qui ont ensuite un trou dans leur journée pour lequel ils ne sont pas payés, et qui le soir ont à nouveau un peu de travail à faire. Certains sont payés à la demi-heure ou même au quart d’heure. Et le temps passé en trajets est à leur propre charge. La conséquence, c’est qu’Abbie et Ricky n’ont pas le temps de s’occuper de leurs enfants. Tout est réglé par téléphone, et comme repas le soir, ils peuvent se chauffer quelque chose au micro-ondes. Cette façon de travailler est catastrophique pour les familles, qui ont besoin de routines et de rythmes de vie réguliers.»

Notre critique de « Sorry We Missed You » 

Ricky et Abbie n’ont pas de grands rêves. Tout ce qu’ils veulent, c’est vivre heureux avec leurs deux enfants, Seb et Lisa Jane. Pour pouvoir financer cette vie simple, les deux parents ont chacun un job ordinaire. Abbie est infirmière à domicile et s’occupe de personnes âgées, Ricky décide de se mettre à son compte et de travailler pour une entreprise de livraison de colis en tant chauffeur-livreur indépendant. Ils sont bons dans ce qu’ils font, mais la pression de la performance devient chaque jour un peu plus difficile à supporter, et peu à peu leur vie de famille commence à en souffrir aussi. Le destin de l’homme (et de la femme) ordinaire a toujours nourri l’œuvre du réalisateur britannique Ken Loach. Tantôt, cela donne un portrait social bienveillant, tantôt le cinéaste de 83 ans serre les poings et montre les dents. ‘Sorry We Missed You’ appartient à la deuxième catégorie. Le film débute sur un ton joyeux et tendre, mais, au fur et à mesure, la colère et l’amertume se font plus présentes, pour finalement embraser l’écran. Ken Loach n’a pas l’ambition de repousser des limites et ‘Sorry We Missed You’ donne l’impression d’une variation sur un thème connu. Mais il raconte néanmoins une histoire d’une vérité effrayante qui, ensuite, ne vous lâche plus. (rn) 4/5