Astérix face aux ados

© 2019 Les Éditions Albert René

Astérix est de retour pour la quatrième fois sous les plumes de Conrad et Ferri, et le succès est déjà au rendez-vous.

C’est une première, c’est une ado qui en est le sujet central: Adrénaline, la fille (fictive) de Vercingétorix protégée par un réseau de résistants à l’envahisseur romain. On retrouve ici tous les ingrédients habituels qui continuent à faire le succès de la série (humour, jeux de mots, personnages et gags récurrents, etc.). Mais là où le public adulte pouvait y trouver son compte, c’est surtout aux enfants que ce tome 38 est essentiellement destiné.

Ça fait quoi de savoir que l’album sera un succès avant même de commencer?

Jean-Yves Ferri: «Ça ne nous motive pas. Est-ce qu’on aura du succès quoi qu’on fasse? En fait, on n’en sait rien. Si on avait fait trois albums complètement nuls, est-ce que cela se vendrait encore?»

Didier Conrad: «Normalement, ça se verrait. Les ventes se casseraient la gueule.»

JYF: «Moi, je me dis qu’il faut de toute façon faire le meilleur album possible parce que ce sera peut-être le dernier. Et puis, plus simplement, pour croire que l’on a une utilité quelconque, car si vous partez du principe que vous faites du remplissage, ça ne peut pas vous motiver. Mais moi, je n’ai jamais abordé Astérix sous l’angle du marketing. Je n’en suis pas capable. Le sujet lui-même me touchait en tant qu’auteur. Quand on se lance dedans, il y a un petit challenge. Suis-je capable de construire un Astérix?»

Après les trois premiers albums, vous étiez plus dans la maîtrise?

DC: «Je ne parlerais pas de maîtrise. On a plus de familiarité et on est moins crispé. D’abord, on ne savait pas si le premier marcherait. Tout le monde avait peur, parce que le dernier album d’Astérix, avant qu’on ne le reprenne, avait été mal reçu. Là, tout était possible. Cela aurait pu ne plus prendre, les gens auraient également pu rejeter la nouveauté, ou peut-être que l’intérêt n’aurait fonctionné qu’une fois. Finalement, cela a mieux marché que ce qu’ils espéraient, ils étaient très surpris, et puis ça s’est maintenu.»

JYF: «Après les Pictes, on s’est demandé si l’effet de curiosité allait s’estomper. Or, ça a été stable. On n’a pas été rejeté. Mais ces doutes existaient déjà du temps de Goscinny. On est aujourd’hui dans l’idée que c’est un génie incontournable adulé de tous, mais à l’époque les journalistes disaient à chaque album ‘mmh il baisse, le Goscinny, c’est moins marrant qu’avant’. Ça nous a rassuré d’entendre çà».

Demandez-vous encore un aval pour le dessin et le scénario à Uderzo et la famille de Goscinny?

DC: «On leur demande toujours dans la mesure où ils ont un droit de regard et un droit de veto. Ils peuvent bloquer tout ce qu’ils veulent. Mais depuis notre deuxième album, il n’y a pratiquement eu aucune demande, si ce n’est un détail ou l’autre.»

Cet album s’intitule la «Fille de Vercingétorix». Et paradoxalement, ce dernier a très peu été évoqué dans les Astérix.

DC: «Le village ne serait pas tel qu’il est si Vercingétorix n’avait pas habillement perdu à Alésia.»

JYF: « C’est juste un prologue, et c’est un des rares personnages qui apparaît dans sa version historique. Uderzo s’est servi de la représentation de Vercingétorix telle qu’elle avait été peinte par un peintre au 19e siècle. Et c’était déjà une interprétation. Pour moi, sortir ce personnage de son rôle mythique était difficile.»

Pour annoncer cet album, vous avez évoqué la découverte, fictive, d’un torque gaulois qui vous aurait inspiré.

DC: «On n’est pas seulement des copistes, mais aussi des imposteurs (rires).»

JYF: «J’avoue que j’ai inventé ce détail historique, mais j’avais dit que ce soi-disant archéologue s’appelait Evariste Contentieux. Donc, je me suis dit que c’était assez gros pour que l’on voie que c’est un gag. Mais il se trouve que cette découverte a été annoncée par certains médias. Ils avaient zappé le nom du type.»

Plusieurs médias rapprochent le physique d’Adrénaline à celui de celui de Greta Thunberg. Mais vous l’avez créé bien avant.

DC: «Oui, c’est nous qui avons inventé Greta. Elle n’existait pas avant (rires). D’ailleurs, on l’a fait ressembler à Adrénaline.»

JYF: «C’est amusant parce que, finalement, ça jette un petit côté actuel au personnage, sur ses préoccupations. Mais ce n’était pas voulu.»

Des ados dans Astérix, c’est assez rare.

DC: «Ce n’est pas nouveau mais la façon dont on les traite est nouvelle. Il y a eu deux personnages adolescents développés dans Astérix: Goudurix dans les ‘Normands’, et Zaza dans le ‘Cadeau de César’. Là, on a fait un personnage féminin qui, pour une fois, a un rôle central et ne joue pas sur sa séduction. Contrairement à ce qu’on peut imaginer, Obélix ne tombe pas amoureux d’elle. En fait, personne ne tombe amoureux d’Adrenaline, même pas Letitbix. C’est une vraie fille de chef qui décide quelles responsabilités elle va prendre, et ce n’est pas celles qu’on voudrait qu’elles prennent.»

JYF: «En cela, c’est un personnage nouveau dans Astérix. Les autres, elles sont soit féminines comme Falbala, soit un peu mégère comme les femmes du village.»

DC: «Et elles ont toujours un rôle accessoire et subordonné. Tandis que là, non. Et les autres ados remettent également en cause le village et l’éducation des parents.»

On voit qu’il y a également un groupe de résistance qui continue la lutte contre les Romains.

DC: «On s’est dit que dans Astérix, il y a toujours le fait qu’ils résistent, ils ont la potion magique, ils pourraient faire la reconquête, et finalement ils ne le font pas. Donc, il y a forcément des Gaulois quelque part qui pensent autrement. C’était intéressant de confronter ces deux pensées différentes de la résistance et de montrer qu’il y avait d’autres irréductibles qui l’étaient plus encore qu’eux. Ils se sont organisés, alors que dans le village, on résiste juste pour défendre un mode de vie mais pas vraiment leur territoire. Ils ne défendent pas la Gaule. C’est toujours un truc qui m’a interrogé. Si j’avais eu la potion magique, j’aurais foutu tous les Romains hors de Gaule mais, en plus, j’aurais pris Rome.»

JYF: «Goscinny n’était pas du tout anticivilisation. Mais il avait hérité d’un sujet qui était la Gaule. Qui dit gaulois dit rouspéteur qui n’accepte pas le système. Mais les Romains ne sont jamais traités comme des gugusses à mettre hors de Gaule. Même César n’est pas vraiment présenté comme un véritable ennemi.»

DC: «Dans cet album, c’est Adrénaline qui donne des éléments de réponse sur l’attitude du village gaulois par rapport à l’envahisseur romain. Ce qui est clair, c’est que les Gaulois ne rejettent pas les autres, ils veulent simplement pouvoir garder leur identité.»

 

 

 

 

«La Fille de Vercingétorix» par Didier Conrad et Jean-Yves Ferri, éditions Albert René, 48 pages, 9,99€