Lorenzo Mattotti raconte son film d’animation « La fameuse invasion des ours en Sicile »

Une des plus belles rencontres vécue par Metro cette année au festival de Cannes était celle de Lorenzo Mattotti. Ce célèbre dessinateur (de BD) se risque pour la première fois à la réalisation de son propre long-métrage d’animation, ‘La fameuse invasion des ours en Sicile’, et le créateur est, en tant que personne, aussi charmant que son œuvre.

On reconnaît les meilleurs dessinateurs de bandes dessinées au premier coup d’œil. L’Italien Lorenzo Mattotti en fait résolument partie. Son style aux couleurs vives et hyperstylisé est unique. C’est aussi la raison pour laquelle ses illustrations sont appréciées dans le monde entier (de ‘Vogue’ au ‘New Yorker’) et que des livres comme ‘Feux’ et ‘Dr. Jekyll & Mr. Hyde’ sont qualifiés de chefs-d’œuvre. Après quelques timides incursions dans l’univers du cinéma, comme sa participation au film collectif, ‘Peur(s) du noir’, il se charge lui-même pour la première fois de la direction d’un long-métrage, ‘La fameuse invasion des ours en Sicile’.

Avec sa réputation, on s’attendrait à ce qu’il fasse un cinéma sérieux, mais rien n’est moins vrai. ‘La fameuse invasion des ours en Sicile’ est une adaptation joyeuse et très colorée du livre éponyme pour enfants écrit par Dino Buzzati en 1945, l’histoire d’un roi des ours qui pleure l’enlèvement de son fils.

Lorenzo Mattotti: «Le livre est un vrai classique. Surtout en Italie, mais il est très connu aussi en France. Bizarrement, beaucoup de Français lisent le livre à l’école, ce qu’ils ne font pas en Italie en revanche (rires).»

Vous aviez retravaillé ‘Pinocchio’ et ‘Dr. Jekyll & Mr. Hyde’, entre autres, en bandes dessinées, adapter des classiques ne vous fait donc pas peur. Qu’est-ce qui vous a donné envie de porter ce livre au cinéma?

«J’ai toujours été un grand fan de Dino Buzzati. Il était non seulement écrivain, mais aussi artiste plasticien et il m’a beaucoup influencé dans mon travail. À la fin des années 60, il a d’ailleurs créé une bande dessinée, ‘Poema a fumetti’. Je me suis toujours demandé pourquoi personne n’avait pris l’initiative d’adapter ‘La fameuse invasion des ours en Sicile’ au cinéma. C’est une histoire très originale, débordante de créativité, d’idées et d’imagination spectaculaires. Lorsque ma productrice m’a demandé si je ne voulais pas m’essayer à un long-métrage, je lui ai donné ce livre et elle a tout de suite été conquise. Nous nous sommes donc battus pour obtenir les droits d’adaptation au cinéma et réunir le budget pour le film.»

Le film est construit comme une sorte de poupée russe, avec une histoire dans une histoire. Cette structure était-elle déjà dans le livre aussi?

«Dans le livre, il y a toutes sortes d’histoires plus petites qui gravitent autour de l’intrigue centrale. Dans ses livres, Buzzati noue toujours une relation avec le lecteur. Il s’adresse à vous constamment. J’avais très envie de faire quelque chose de semblable, mais dans un film c’est très compliqué. C’est pourquoi nous avons inventé le personnage du narrateur, avec sa petite fille. Buzzati crée en outre un nouveau personnage dans presque chaque chapitre. Là aussi, nous avons dû faire une sélection. Cela n’a pas été une chose facile de tirer une ligne claire dans le livre de Buzzati, une intrigue dramatique allant du début jusqu’à la fin. Finalement, nous avons choisi l’histoire du père et du fils. C’est le fil rouge qui relie tout, la charge émotionnelle que tout le monde peut reconnaître.»

C’est aussi un livre riche, avec de nombreux thèmes. Lequel vous semble, personnellement, le plus important?

«Comme tous les classiques, ‘La fameuse invasion des ours en Sicile’ est un livre que vous pouvez relire autant de fois que vous voulez et à chaque fois vous en découvrirez une nouvelle facette. Aujourd’hui, je pense que c’est la relation entre l’homme et la nature qui frappe le plus. Les ours symbolisent la pureté de la nature et lorsqu’ils entrent en contact avec l’homme, ils reprennent tous ses défauts et ses vices. Cela me faisait parfois penser à ‘La ferme des animaux’ de George Orwell, un livre qui a été écrit à la même période. Buzzati utilise lui aussi des animaux pour parler de la situation politique de son époque.»

Quand avez-vous eu l’idée de vous lancer dans un long-métrage d’animation?

«L’animation m’a toujours fasciné. J’ai déjà fait des tentatives de création quand j’étais jeune, mais à cette époque, les smartphones ou l’internet n’existaient pas encore pour vite créer quelque chose. Il fallait acheter une caméra Super 8 et d’autres appareils qui coûtaient cher et mon père n’avait pas d’argent. J’avais déjà tant de mal à faire des bandes dessinées. L’animation était un rêve lointain, inaccessible. Toute ma vie, je suis resté amoureux du média à distance. Il m’est arrivé de pouvoir flirter un peu avec pendant un moment, mais cela n’a jamais abouti à une vraie relation. Je n’ai pas voulu forcer les choses non plus. J’ai simplement patienté jusqu’à ce que cette occasion se présente.»

Ruben Nollet

Notre critique du film « La fameuse invasion des ours en Sicile »

  «Un livre qui déborde de créativité et d’imagination.» C’est ainsi que le dessinateur et réalisateur Lorenzo Mattotti décrit ‘La fameuse invasion des ours en Sicile’, le livre pour enfants qui lui a inspiré son premier long-métrage d’animation. On voit tout de suite ce qu’il veut dire. À première vue, on dirait une gentille petite fable, visuellement originale, l’histoire simple d’un roi des ours qui pleure son fils qui a disparu et qui envoie son peuple affamé dans la vallée pour chercher de quoi se nourrir. Mais les ours ne sont pas accueillis les bras ouverts par les humains. Vous pouvez certainement voir dans ‘La fameuse invasion des ours en Sicile’ ce niveau-là uniquement, mais entre les lignes, vous pourrez aussi, sans trop d’effort, voir briller une couche plus profonde. La réaction de peur aveugle des humains bornés, la contagiosité de l’ambition, la difficulté d’accepter la différence, ce sont des thèmes actuels qui sont abordés de manière claire et nette. Mais soyez rassurés, Mattotti a toujours une blague et un clin d’œil en réserve pour éviter de se prendre lui-même trop au sérieux. Un film pour petits et grands, vraiment.(rn) 4/5