Jhon Rachid : « D’habitude, je raconte des histoires. Là, c’est mon histoire »

Ph. Thomas Wallemacq

De passage à Bruxelles pour la sortie de sa première bande dessinée « Comme on peut », Jhon Rachid a débuté son marathon médiatique avec Metro. L’occasion de rencontrer un youtubeur au grand cœur, fan de JCVD et de la Belgique, au parcours aussi surprenant qu’inspirant et le dessinateur Leni Malki.

Comment te présenterais-tu aux personnes qui ne te connaissent pas ?

Jhon Rachid : « Jhon Rachid, vidéaste, comédien. J’ai commencé très vite à jouer dans un téléfilm. En parallèle, je faisais des petites vidéos pour faire rire mes potes sur Skyblog. À 22 ans, je me suis dit que c’était ça que je voulais faire comme métier. Mais comme on ne m’offrait pas de rôle, j’ai continué à faire des vidéos tout seul dans mon coin sur Internet, sans gagner ma vie, en faisant des petits boulots à droite et à gauche. Au bout de sept ans, ça a vraiment marché. Je fais partie de la première vague de youtubeurs avec Cyprien et Norman. Et même si on ne fait pas autant de vues que les enfants d’aujourd’hui qui font des vidéos, on est un peu comme les Drucker d’Internet, les dinosaures de YouTube. À côté, je fais aussi des courts métrages, des sketchs et des vidéos avec Jean-Claude Van Damme dont je suis très fier. »

Et maintenant, tu es donc auteur de BD !

JR : « Tout ça m’a amené à faire une BD car j’adore la bande dessinée depuis que je suis tout petit. Et finalement, c’est la continuité de ce que je fais car je suis un auteur, j’écris tout ce que je fais. L’exercice reste un peu plus compliqué car ça va chercher des émotions plus personnelles mais ça reste un travail d’auteur. D’habitude, je raconte des histoires. Là, c’est mon histoire. »

Tu te différencies cependant des autres youtubeurs qui se sont lancés dans la BD en adoptant le style humoristique de leurs vidéos.

JR : « Je déteste faire comme tout le monde. J’ai horreur de ça. Quand on m’a proposé la bande dessinée, au début j’allais partir sur un truc humoristique mais après je me suis dit que si c’était pour faire comme tout le monde, autant ne rien faire. Ça va être un truc de plus que les gens vont acheter vite-fait puis oublier. Certains youtubeurs font même des agendas. Moi je ne suis pas un objet commercial. Je suis un objet artistique. Je suis un artiste.  J’aurai été dégoûté d’être le youtubeur de plus qui fait une BD humoristique comme il en existe des tonnes.

Finalement, j’ai décidé de faire quelque chose de plus marquant. On s’est également différenciés sur la forme avec un album de 300 pages. Quand on passe des émotions fortes, les gens les gardent dans la tête. Ça me permet aussi de me rapprocher de mon public. »

« Je déteste faire comme tout le monde »

Comment est né ce projet et cette collaboration avec Leni ?

JR : « Il y a trois ans, j’étais parti pour faire cette BD avec un dessinateur que j’avais trouvé sur Lyon avec un style réaliste. Mais mon éditrice a senti que cela n’allait pas et que pour cette histoire, il fallait autre chose. Ensuite, elle m’a trouvé et présenté Leni. J’ai regardé ses dessins et ce n’est pas du tout ça que je voulais. Je voulais que ma gueule ressemble et que les gens me reconnaissent. Là, la façon dont il dessinait ma tête, c’était vraiment chaud. Il m’a fait une tête dégueulasse et je me suis dit que ça n’allait pas le faire. Puis, Leni m’a envoyé un mail avec tous les détails et je me suis dit : ’à défaut d’avoir des dessins réalistes, je vais aller très loin avec un mec qui arrive à tout détailler de la sorte’. Et puis, quand il a commencé à me dessiner petit dans la conciergerie à partir des photos qu’il a eu, tout était parfait. Il s’est approprié mon histoire parfaitement.  Au final, je me reconnais tellement plus dans le personnage dessiné par Leni que dans les premières esquisses. »

« Leni m’a fait une tête dégueulasse »

Leni, justement, qui es-tu ?

LM : « J’ai 24 ans, je dessine depuis que j’ai 10 ans. Je suis rappeur dans le groupe Marabou. J’ai suivi un master en direction artistique à l’école de design de Penninghen. Juste après l’école, j’ai édité mon premier album ‘Blédard-sur-Seine’ qui était mon sujet de thèse et j’ai travaillé en parallèle chez Paco Rabanne et Nina Ricci. Je fais aussi des petits dessins animés, du montage,…

Dès j’ai lu le scénario de Jhon Rachid, j’ai vu que ce n’était pas un truc classique de youtubeurs. C’est presque un scénario de film avec une succession d’histoires qui se cumulent pour former un récit un comme « Les Affranchis » ou un autre film de Scorsese. L’histoire se passe sur dix ans et il y a un panel d’émotions sur la construction de soi qui fait qu’on a un récit très complet. C’est ma deuxième BD et pour moi, symboliquement, c’était important. »

Comment as-tu fait pour concevoir cet album ?

LM : Je lis beaucoup de BD mais je ne suis pas un spécialiste et je ne viens pas de ce milieu. Cela me permet d’avoir un point de vue différent par rapport à la conception d’un livre. Il n’y a pas de cases, pas de papier blanc. Tous les fonds sont habillés. Il y a des textures, des motifs, de la wax, du papier-peint,… J’ai voulu donné ce côté un peu arty et mode. Dès le début du projet, Jhon Rachid m’a donné des photos et des vidéos d’enfance. J’ai voulu ramener ce côté ‘photo’ dans le livre en reproduisant une photo au début de chaque chapitre. C’était un travail artistique et un travail de mémoire très intéressant.

Au milieu du dessin, tu as également inséré de nombreuses photos de pochettes, d’affiches,…

JR : « Quand on s’est retrouvé, j’avais déjà cette idée en tête de mettre des affiches de films,… J’adore cette idée d’avoir du réel dans quelque chose d’abstrait. On a mis plein de références. Il y a du Van Damme, du Dragon Ball Z, du Club Dorothée.  »

LM : « Il y a avait un côté référentiel qui était important pour lui. Graphiquement, c’était intéressant pour moi de reproduire le côté années 90, les VHS, le début d’Internet et les fringues de l’époque.  J’ai utilisé la technique du collage pour insérer ces photos. D’ailleurs tous les ciels et beaucoup de paysages dans l’album sont aussi des collages. En fait, je dessine puis je recolle des successions de textures et de motifs. Au final, cela donne une image organique qui semble être faite à la main. »

« J’ai voulu raconter mon histoire en espérant aider des gens »


Qu’est-ce que cela te fait de raconter ta vie à seulement 35 ans ?

JR : « Comme mon enfance n’est pas banale et que cela peut servir aux jeunes qui sont en foyer, j’ai voulu raconter mon histoire en espérant aider des gens. On ne sait pas encore où on va s’arrêter mais je serais très mal à l’aise de raconter comment je suis devenu youtubeur. Même si c’est intéressant pour les jeunes, je n’ai pas de mode d’emploi et surtout, ce n’est pas ça ma vie. Par contre, ce qui s’est passé quand j’étais enfant au foyer, ça c’est important. Je serais très mal à l’aide de raconter la période entre 20 et 35 ans, ce n’est pas intéressant. Raconter quelque chose qui est fort et qui peut aider des gens, c’est autre chose. Raconter que je suis youtubeur, ça ne va aider personne. Ça va faire rêver trois gosses et c’est tout.

Mes vidéos sur YouTube sont gratuites et là, ce qui est fou, c’est que pour la première fois je vends un truc, les gens l’achètent et c’est la première fois que je suis confronté à mon public dans les ventes mais aussi lors des dédicaces. C’est la première fois que je rencontre mon public en vrai. Je suis très content et pourvu que ça continue. »

Comment ton album a été accueilli par les éducateurs et les personnes qui sont dans la BD ?

JR : « C’était obligatoire pour moi d’aller leur donner l’album en main propre. Je suis d’ailleurs allé voir ma famille d’accueil, mes voisins, mes éducateurs et ils sont tous très fiers de ça. »

Notre critique de « Comme on peut » : Le fabuleux destin de Mohamed Ketfi

Le nom de Mohamed Ketfi ne vous dit probablement pas grand-chose mais si vous faite partie de la génération YouTube, son surnom, Jhon Rachid, devrait vous être plus familier. Ce vidéaste français de 35 ans, suivi par 1,4 million d’abonnés sur YouTube et par près de 900.000 personnes sur Instagram, s’est lancé dans la BD. Mais Jhon Rachid n’a pas suivi le même chemin que d’autres youtubeurs qui se sont aussi lancés dans la bande dessinée. Avec l’aide de l’illustrateur Leni « L-Kim » Malki, il casse les codes à travers un ouvrage autobiographique de 300 pages dans lequel il raconte son enfance difficile mais heureuse. Dans ce premier tome, Jhon Rachid revient sur sa vie en foyer, sur ses joies et ses peines. Dans « Comme on peut », il livre un témoignage profondément touchant et inspirant, rempli d’émotion, d’humour et de nostalgie. Que vous connaissiez Jhon Rachid en tant que youtubeur ou non, c’est un récit universel sur une enfance compliquée. Si vous avez grandi dans les années 90, vous y retrouverez plein de références nostalgiques, des POGS à Dragon Ball en passant par Super Mario et le Club Dorothée. Plus qu’un coup de cœur, un coup de foudre ! (tw) 5/5

« Comme on peut », de Jhon Rachid et Leni Malki, éditions Michel Lafon, 288 pages, 24,95 €