Auteur à succès et procureur à Neuchâtel, la double vie de Nicolas Feuz

Ph. Alexis Fogel

Auteur à succès et procureur à Neuchâtel, Nicolas Feuz revient avec l’«Ombre du Renard», un polar captivant de bout en bout. Il marque le second volet de la série des aventures du procureur Jemsen, de sa greffière Flavie Keller et de l’inspectrice Tanja Stojkaj. Rencontre avec ce procureur atypique qui manie l’intrigue avec brio.

Robe le jour, T-shirt dévoilant ses tatouages le soir. Procureur efficace, auteur à succès. Les romans de Nicolas Feuz, le procureur du canton de Neuchâtel en Suisse, s’exportent peu à peu dans les pays francophones pour notre plus grand plaisir!

Les scènes de crime, voilà ce qui fait son quotidien depuis 20 ans. D’abord en tant que juge d’instruction, ensuite comme procureur, depuis huit ans. Et aujourd’hui, à travers sa plume d’auteur. À 47 ans et dix romans derrière lui, Nicolas Feuz manie l’intrigue et les descriptions des scènes les plus sombres d’une main de maître.

Si toutes ses histoires sont inventées, elles sont irrémédiablement empreintes de son parcours professionnel. Des faits, des images et des ambiances de travail qu’il transpose dans ses romans, d’une manière toujours travestie afin que personne ne reconnaisse le dossier existant. Il faut «s’être rendu sur une scène de crime à 3h du matin, devant un cadavre transpercé de coups de couteau», ou avoir patienté «des heures à la morgue face à un cadavre découpé en 69 morceaux» pour parvenir à décrire parfaitement ces ambiances, parfois complètement surréalistes.

Plonger dans la réalité du crime

Nicolas Feuz tient tout particulièrement au réalisme des enquêtes de ses romans. «Police judiciaire, gendarmerie, police scientifique, médecins légistes… Toutes les personnes que je côtoie dans ma vie professionnelle sont dans mes romans. Le monde carcéral, le monde des experts psychiatres aussi. Je veille à utiliser toutes les procédures. » Des procédures toujours parfaitement détaillées. «Tout ce que je décris d’un point de vue procédural doit être exact… Parce que si non, on ne me le pardonnerait pas!»

Ses personnages, forcément, ont eux aussi quelque chose d’emprunté au réel. Dans «L’Ombre du renard», on retrouve le trio d’enquêteurs découverts dans «Le miroir des âmes». Le procureur Jemsen «a forcément une part de moi», admet l’auteur. «Mais il a aussi une part de mon frangin. Je ne peux pas vous expliquer pourquoi, sinon je trahirai toute l’histoire. » La greffière Keller, quant à elle, rassemble plusieurs des greffières avec qui le procureur neuchâtelois a l’habitude de collaborer. Quant à l’inspectrice Tanja Stojkaj, elle est un clin d’œil à la communauté albanaise et aux policiers albanophones, que le proc’ voit défiler lorsqu’il donne des cours à l’école de police.

Si Nicolas Feuz met un point d’honneur à respecter l’exactitude des procédures, ses romans ne s’en tiennent jamais à la réalité pure. «Aujourd’hui, je pourrais écrire un thriller parfaitement réaliste, basé sur l’un de mes dossiers. Ou je pourrais inventer une histoire réaliste de A à Z. Mais franchement, ce ne serait pas passionnant», lâche l’écrivain. Le réalisme des procédures et des ambiances oui, mais il faut le côté cinématographique en plus. «J’ai une volonté délibérée, claire et nette de rajouter des scènes d’action, des scènes de suspense… qui pour certaines pourraient même faire penser à du film d’action, un peu à la James Bond. » Or, ces scènes visuelles et accrocheuses ne correspondent pas du tout au vécu sur le terrain du procureur ou de ses collègues de la police.

Avec Nicolas Feuz, le polar n’est pas seulement visuel et cinématographique, il nous plonge aussi le nez dans les odeurs des scènes de crimes et des corps en putréfaction. D’un réalisme détonant. «Parfois trop, au goût de certains lecteurs!», s’amuse l’écrivain. Son dernier roman est pourtant l’un des plus «softs» de sa bibliographie. «Enfin, le prologue met les choses au point…», nuance Nicolas Feuz, sourire aux lèvres.

À la poursuite du trésor de Rommel

Avec «L’ombre du renard», Nicolas Feuz quitte sa Suisse natale pour nous emmener au large du Cap Corse. Un choix qui n’a rien du hasard. Il correspond parfaitement à ce mélange entre réalisme et fantasme, entre vérité et imaginaire, qui semble caractériser l’œuvre de ce proc’écrivain.

«J’avais écrit un précédent livre que se passait en Corse, ‘les Bouches’, qui se déroulait déjà entre deux époques. Quand mon beau-frère, qui est super pointu sur la Deuxième Guerre mondiale, l’a lu, il m’a donné tout le matériel sur la légende du trésor de Rommel. » Ce trésor nazi, prétendument immergé au large de Bastia, est le point de départ de ce nouveau polar captivant.

«La légende du trésor de Rommel est vraie… ou partiellement vraie. » Dans tous les cas, elle est restée très vivace en Corse, jusqu’à nos jours. Elle continue à attiser les convoitises et à faire rêver les plongeurs du monde entier. «Tous les chapitres du livre qui se passent en 1948 sont vrais», tient à préciser Nicolas Feuz. «Peter Fleig a vraiment existé, il s’est réellement rendu à la police française à Trèves, et le gouvernement français a vraiment débloqué des millions pour le faire plonger à la recherche de ce trésor de Rommel. » Du reste, l’auteur s’est approprié cette légende à sa guise tout au long du bouquin, entre fiction et réalité.

De rebondissement en péripéties, l’auteur ne cesse de nous surprendre… jusqu’aux dernières lignes. Ces ultimes mots nous laissent immédiatement comprendre que l’on retrouvera bientôt le trio d’enquêteurs suisses dans de nouvelles aventures. Le troisième tome de la série, déjà rédigé, devrait sortir en librairie en mai ou juin 2020. Pour ce nouveau volet, retour en Suisse… «Du moins jusqu’à la fin», sourit l’auteur, qui réfléchit déjà au scénario du 4e livre de la saga. «On sortira un petit peu du territoire suisse à la fin du roman, ce qui lancera sur le suivant. On risque de partir du côté de la Polynésie française. J’y suis déjà allé et j’ai quelques idées pour écrire un polar qui se passerait là-bas», nous dévoile l’auteur.

Oriane Renette

En quelques lignes

« Le 16 septembre 1943, sur les hauteurs de Bastia, un convoi SS quitte un couvent avec une mystérieuse cargaison. Chargées sur une barge à destination de l’Italie, les caisses finissent englouties au large du cap Corse. La légende du Trésor de Rommel est née. 75 ans plus tard, un lingot frappé de la svastika réapparaît en Suisse. » « L’Ombre du Renard » est le deuxième volet de la saison inaugurée avec « Le Miroir des âmes » autour du procureur Norbert Jemsen, de sa greffière Flavie Keller et de l’inspectrice Tanja Stojkaj. Dans ce roman à tiroirs, chevauchant deux époques, Nicolas Feuz mélange savamment la réalité et la fiction pour nous offrir un nouveau polar d’une précision chirurgicale et prenant de bout en bout. (or) 4/5

« L’Ombre du Renard », de Nicolas Feuz, éditions Slatkine Et Cie, 316 pages, 19€