Chambre 212 : le vaudeville à l’envers de Chiara Mastroianni

Pour leur cinquième collaboration depuis ‘Les Chansons d’amour’, Christophe Honoré et Chiara Mastroianni s’attaquent au genre de la comédie romantique pour mieux le retourner sur sa tête! Bienvenue dans ‘Chambre 212’, une fantaisie aussi divertissante qu’inspirée.

Présenté lors du dernier Festival de Cannes, le nouveau film de Christophe Honoré nous plonge dans la tête de Maria, une épouse infidèle, le temps d’une nuit. Elle y croise son mari (joué par Benjamin Biolay) 20ans plus jeune (Vincent Lacoste), mais également sa rivale (Camille Cottin), sa mère et ses anciens amants.

Chiara, comment s’est déroulé le tournage avec vos trois compagnons de jeu?

CM: «Je connaissais vite fait Vincent, et ça a directement bien pris entre nous. Ça vaut mieux, croyez-moi. Quand on passe autant de semaines nue dans un lit avec quelqu’un, mieux vaut aimer sa compagnie. Je ne connaissais pas Camille, mais on s’est aussi très facilement entendues. Et Benjamin est mon ex-mari, j’ai un enfant avec lui. Je le connaissais donc plutôt bien (rires)

Christophe, d’où est venue l’envie de réaliser une comédie sur une crise conjugale?

Christophe Honoré: «De mon âge, 49ans (rires). C’est un âge où se pose la question de savoir comment aimer longtemps.»

Chiara Mastroianni: «Ah non, pouce! C’était déjà présent dans ‘Les Chansons d’amour’. Un personnage disait même: ’Aime-moi moins, mais aime-moi longtemps’. Donc ça germe dans ta tête depuis longtemps.»

CH: «Ah mince, c’est vrai! Pour le traitement comique, je fantasmais Chiara en Cary Grant. Les vieilles comédies de remariage à l’américaine des années40 m’ont beaucoup marqué en tant que cinéphile, et j’ai essayé de croiser ça avec un imaginaire plus français, plus proche du théâtre de boulevard.»

Le cinéma américain parle beaucoup d’amour, mais rarement autant de sexe.

CM: «Ah ben dans les films de Woody Allen quand même…»

CH: «Et même dans les vieilles comédies. Il fallait lire entre les lignes mais toutes les répliques étaient à double sens. Faut pas croire que les Français sont les seuls à être obsédés par le sexe.»

« Les Français ne sont pas les seuls obsédés par le sexe ! »

Maria affiche une sexualité rarement associée aux personnages féminins.

CM: «Oui, Christophe voulait une héroïne définie par des clichés qu’on attribue généralement au masculin: des conquêtes démultipliées, et une forme de mauvaise foi quand elle explique à son mari que ses aventures n’ont aucune incidence sur sa vie de couple. J’ai trouvé ça très amusant et très original comme point de départ… même si derrière il faut assumer de se retrouver seule dans une pièce avec 20 garçons allongés sur le lit (rires)

CH: «Le film prend en compte une domination masculine. Quand Maria dit à son mari qu’elle a besoin d’être seule, elle se retrouve dans une chambre envahie par des hommes qui veulent parler à sa place. Or, comme le film n’est qu’une construction mentale de cette femme, c’est qu’elle a intégré une parole masculine paternaliste qui l’enferme dans un discours. J’espère qu’à travers cela le film parvient à être plus déstabilisant que ce que son récit ne prétend. C’est un exercice d’affranchissement.»

Croyez-vous que l’amour peut durer éternellement?

CH: «Le problème n’est pas que l’amour ne dure pas, mais plutôt ce qu’on en fait quand il n’y a plus de désir.»

CM: «Tout à fait. Une part des gens qu’on a aimés reste en nous. Et je ne pense pas qu’on lâche un amour pour le suivant. Je crois qu’on les additionne, comme un beau tiramisu (rires)

Charles Aznavour est très présent dans le film…

CH: «La chanson française est toujours importante dans mes films, où la musique sert de vraie séquence de scénario, et jamais d’illustration. La chanson dit: ’On ne se reverra plus jamais’. Je trouvais ça beau que Maria ait Aznavour en tête quand elle quitte son amant. Des chansons comme ça nous accompagnent souvent dans nos péripéties amoureuses.»

Le film bascule dans la fantaisie, notamment grâce aux décors.

CH: «C’était compliqué parce que je n’avais jamais utilisé de faux décors. On a tourné cinq semaines en studio et une semaine à Paris. Pour trouver cette touche de magie, mon chef opérateur a éclairé la rue parisienne comme si c’était un studio, et le studio comme si on était en lieu naturel. Tout a fini par se rencontrer.»

Stanislas Ide

En quelques lignes

Avez-vous déjà rêvé de quitter votre moitié? Pour Maria, dont le mari vient de découvrir l’infidélité, la question prend littéralement vie le temps d’une nuit. Enfouie dans une chambre d’hôtel juste en face de chez elle, elle fantasme des visages de son passé. Ses anciens amants, comme son époux lesté de 20 ans, débarquent pour questionner son entendement de l’amour… Christophe Honoré a le chic pour nous surprendre. Loin de ses habituels maniérismes inspirés par la Nouvelle Vague (‘Dans Paris’), il nous livre une comédie de boulevard enlevée et divertissante. Mais comme souvent chez Honoré, le cadre classique est nourri de modernité, et il nous susurre des idées progressistes de façon intemporelle. Chiara Mastroianni joue l’amour et le hasard, avec un appétit et une mauvaise foi bien plus souvent observés chez les personnages masculins des comédies romantiques. Vincent Lacoste, Camille Cottin et Benjamin Biolay sont également de la fête, et se glissent avec évidence dans ce joli bal de névroses et de fantaisie. Un exercice de style réjouissant, qui devrait enfin mettre les cyniques et les romantiques d’accord.
(si) 4/5