Mazarine Pingeot : « Le combat pour la parole des femmes n’est pas encore gagné »

Ph. Maxime Reychmann

Dans son dernier roman, «Se taire», Mazarine Pingeot nous plonge dans le parcours de Mathilde, une jeune femme violée par le Nobel de la paix. Elle nous raconte la difficulté de dire le viol et décrypte les mécanismes de ce silence à l’ère #MeToo. Surtout, l’auteure montre que, malgré ce mouvement de libération de la parole, il reste parfois impossible pour les victimes de briser ce silence et exprimer leur souffrance.

Dans le livre, des personnages poussent Mathilde à parler, d’autres à se taire. Finalement, c’est elle-même qui se contraint au silence.

«L’héroïne est coincée dès le départ dans une famille où l’individu n’a pas d’espace mais où il obéit à une loi qui est collective. La règle familiale a intégré le fait que les parents sont des gens connus, et qu’il y a quelque chose à préserver. Il ne faut pas qu’un élément extérieur vienne faire tache. De plus, on ne va pas s’attaquer à plus fort que soi, car on a conscience des forces en présence. Par ailleurs, Mathilde n’est pas assez armée, elle n’est pas assez dans une revendication d’elle-même pour tenir cette parole. Et finalement, elle se plie à la loi du plus fort. Comme souvent le font les femmes.»

Mathilde sait, et le dit: «pour les hommes puissants, je suis une proie».

«Dans ce livre-là, l’héroïne a grandi dans une famille où elle est un peu niée. Elle est utilisée en réalité. À partir de ce moment-là, elle est déjà une proie de choix pour le Nobel. Il sait, il sent qu’elle ne parlera pas. Parce que très tôt, elle a été dépossédée d’elle-même. C’est pour ça qu’elle ne trouve rien sur quoi s’appuyer, en elle-même, pour porter cette parole.»

Cette héroïne est constamment tiraillée entre l’individuel et le collectif, entre son corps, et le corps collectif, entre le besoin de protéger elle-même et protéger ses proches. Or, tout cela entre en contradiction. On ne peut pas protéger l’un et l’autre en même temps.

«Très juste. Se protéger soi-même et protéger sa famille, ce n’est pas la même chose. Il y a toujours un moment dans la vie où ça entre en contradiction, où on a l’impression que l’on trahit pour s’émanciper. C’est pareil pour les combats politiques. Il y a un combat politique, juste et légitime, qui se fait en dehors d’elle. Elle, elle est en porte à faux, parce qu’on lui en veut de ne pas avoir voulu parler. Comme si elle avait trahi une cause générique qui serait celle des femmes. C’est toujours ce malentendu entre le collectif et le singulier.»

Vous avez choisi un Nobel, à «l’éthique irréprochable», pour représenter ces hommes tout-puissants, jusque-là inattaquables. À l’ère #MeToo, le sont-ils toujours?

«Alors, inattaquable, non… Mais ils sont encore bien en place. Je pense qu’il y a toujours des personnes qui arrivent à s’en tirer. #MeToo a fait beaucoup, ça a ouvert la porte à des revendications. Mais je ne pense pas que ce soit par la délation que les choses vont bouger. Ça peut faire sortir des affaires, mais ça ne suffit pas. Il y a un travail éducatif, politique, législatif, à mener. Il y a des prises de conscience déjà très fortes. Si à chaque niveau institutionnel il y a une prise de conscience et une traduction en actes, on est quand même sur le bon chemin… Mais on ne peut pas transformer les choses en deux temps trois mouvements.»

Malgré ce mouvement de libération de la parole, des femmes continuent à se taire. Au-delà des rapports de force, d’autres mécanismes les empêchent de parler.

«La domination masculine continue d’agir de manière évidente, à n’importe quel niveau de la société. Les rapports de pouvoirs sont constitutifs aux êtres humains et aux rapports sociaux, mais la question est de savoir comment arriver à les rééquilibrer. L’autre aspect de la question du silence est le fait qu’il y ait une forme de salissure. Il est difficile de dépasser la violence et la honte qui s’associent presque inévitablement à cet acte-là, quand on en est la victime.»

En suivant Mathilde sur le long terme, on voit bien que cette blessure-là reste une plaie ouverte qui a des conséquences dans tous ses rapports avec les hommes.

«Complètement. Personne ne l’a accompagnée pour arriver à en parler, pour en faire quelque chose. Il y a une forme d’étouffement. À partir du moment où ce truc ne sort pas, ça amène une forme de répétition, qui va décider à sa place pour ses choix amoureux. Et donc elle choisit mal. Elle se retrouve dans une situation où à nouveau, elle est niée, à nouveau, elle est malmenée. C’est une violence beaucoup plus sourde, plus insidieuse, mais qui est elle aussi destructrice.»

Dans ses rapports avec les hommes, il n’est jamais question de plaisir.

«Son corps ne lui appartient plus. Elle a été dépossédée et ne peut pas avoir une sexualité épanouie. Elle a un rapport très conflictuel à son corps, et très désinvesti, c’est une forme de survie. Elle vit avec un homme qu’elle ne désire pas. Il n’y a pas de plaisir.»

Vous dites la difficulté pour Mathilde à poser un mot sur l’agression qu’elle a vécue.

«Il y a une forme de déni dans le fait de ne pas nommer. Il y a toujours cette idée: ‘si je ne le dis pas ça n’existe pas’. Je pense qu’il ne faut pas se taire, mais arriver à trouver les bons mots. Arriver à nommer les choses, c’est le début de la réparation.»

Comment parvenir à parler?

«Si j’avais la solution! À partir du moment où ça devient un mouvement collectif, ça devient plus simple. Enfin… Moins difficile. Ensuite, c’est un travail de longue haleine à faire sur soi. Soit par soi-même, dans un dialogue intérieur, soit avec un psychologue.» (or)

«Se taire», de Mazarine Pingeot, éditions Julliard, 288 pages, 19 €.