Yannick Noah : « J’esquive, j’encaisse et j’y retourne »

À l’occasion de la sortie de son nouvel album «Bonheur indigo» et de sa tournée qui le fera passer par la Belgique en 2020, Yannick Noah s’est confié sur plusieurs sujets, dont son enfance, l’écologie et Kim Clijsters.

La pochette de votre album est une photo d’identité de vous enfant. Quelle est la différence entre le Yannick Noah de l’époque et celui d’aujourd’hui?

«Les cheveux blancs, les rides…(rires). Je pense que l’enfant est toujours quelque part. Des fois on l’oublie, et des fois il ressort. Mon enfance a été une enfance de joie, de famille. J’entends encore les bruits des fous rires avec mes petites sœurs, la nature autour de chez nous. C’était une enfance joyeuse. On a grandi dans une maison sans électricité, sans eau, au milieu de la nature. Aujourd’hui, après avoir fait une espèce de boucle, je recherche de nouveau des endroits où il n’y a pas d’eau, pas d’électricité. Surtout pas de réseau. C’est presque un luxe aujourd’hui d’aller en vacances où il n’y a pas de réseau. Quand je suis avec mes enfants et qu’on veut passer un moment riche, il faut se démerder pour aller dans un endroit où il n’y a pas de réseau. Pour ça, le bateau (sur lequel il vit depuis deux ans et demi, ndlr) c’est vachement bien. C’est à ce moment-là qu’on est vraiment ensemble.»

En parlant de vos enfants, comment arrivez-vous à rester optimiste par rapport à leur futur avec tout ce qu’il se passe dans le monde?

«Ça va quand même. On est conscients que c’est dur mais on ne doit pas dire à nos enfants que c’est foutu. On est obligé d’être optimistes. On a des informations quand même assez précises sur ce qu’il se passe. Il y a une urgence mais c’est encore possible. Mais pour aller combattre tout ça, il faut avoir de la joie, de cette manière on a plus de force. Il faut avoir l’espoir d’y arriver. C’est un combat qui se joue maintenant. Après, quand on voit les réactions de certains dirigeants, c’est vrai que c’est extrêmement troublant. Mais, en voyage, je rencontre beaucoup d’associations et de jeunes qui sont conscients de l’enjeu de la survie de la planète. Et ils agissent.»

Vous avez changé des choses dans votre façon de vivre?

«Non, pas assez. J’écoute les gens qui en parlent bien, j’essaye de faire gaffe dans mon quotidien. Mais je ne fais jamais assez. Toutes les semaines je suis dans l’avion donc je pollue et je suis responsable. Après, on peut s’adapter, mais il faudrait qu’il y ait des codes et des lois pour tous. C’est un tout, un truc général, mondial, planétaire. On doit changer nos habitudes. On est tous responsables. Il faut penser à nos gamins, qui ont un ou deux ans. Il faut se demander comment sera le monde dans 30 ans.»

Dans la chanson «Peau lisse man», vous traitez de la question de l’accueil des réfugiés. C’est un sujet qui vous tenait particulièrement à cœur?

«Je mets juste une voix et une âme à quelqu’un qui est effectivement un migrant. Je veux montrer comment cela se passe quand tu es cette personne.»

Vous en avez rencontré?

«Oui. Je voulais montrer comment cela se passe quand tu dois t’excuser alors que tu as juste envie de vivre. Quand tu es dans cette situation, car tu es né au mauvais endroit et au mauvais moment, comment cela se passe? Tu as aussi un cœur, des émotions, une femme, des enfants. Je voulais donner vie à une personne. Ce n’est pas l’histoire d’une personne que j’ai rencontrée en particulier, c’est juste l’histoire d’un qui pourrait être tous. Cela aurait également pu être une femme ou un enfant. Mais oui, je suis sensible à cela.»

Est-ce que, suite au succès mitigé de l’album précédent (et une polémique avec le Front national notamment, ndlr), vous avez travaillé différemment?

«Je me suis demandé si c’est ça que le public attendait, si un artiste pouvait s’engager… Et ma conscience me dit qu’évidemment que je devais faire ça, évidemment que je devais exprimer mon sentiment sur la question noire et blanche. Et bien sûr que j’ai un mot à dire. Si moi je ne le dis pas, qui va le dire? Personne ne le chante, ou très peu. Après, j’ai réalisé que quand un artiste dit ce qu’il pense, c’est une solitude. Il y a eu des gens qui m’ont tourné le dos car je vendais moins de disque. C’était très enrichissant comme information. J’ai vraiment vu des comportements et des réactions très intéressantes: agressivité, mauvaise foi, c’est allé très loin. Mais je sais d’où je viens, je sais qui je suis. J’esquive, j’encaisse et j’y retourne.»

Quel regard portez-vous sur l’évolution de l’industrie du disque à l’heure ou le streaming prend de plus en plus de place?

«Mon rapport à la musique c’est le chant. Pour moi, c’est une thérapie. J’aime chanter, je chante toujours. Après, il y a de moins en moins de CD et le streaming a pris le dessus. Je regrette juste que ce soit au détriment du son. Quand tu vois la différence entre la musique qui sort d’un smartphone, la musique qui sort d’un CD et celle qui sort d’un vinyle… Après, personnellement, je fais ce métier pour pouvoir jouer. C‘est ça que j’aime par-dessus tout, rencontrer des gens.»

Est-ce que ça vous plairait d’être coach dans The Voice?

«Non, ce serait trop dur. Avoir un artiste qui a envie, qui est motivé pour s’améliorer et échanger, oui cela me tente. Mais le côté je tape ou je ne tape pas, je n’y arrive pas.»

On vous a proposé?

«On m’a proposé il y a quelques années. J’aime bien l’émission mais je ne peux pas. Je me mets à la place du chanteur pour qui c’est la vie et de voir que les sièges ne se retournent pas, cela me brise le cœur. Quant aux Kids, je n’en parle même pas.»

Kim Clijsters a annoncé il y a peu qu’elle allait se remettre à la compétition à 36 ans et après sept ans d’absence, cela vous inspire quoi?

«C’est super, elle a tellement raison. Elle a quand même joué dix ans pour le plaisir avant d’être professionnelle donc elle aime ça. Elle aime le tennis. Ça a été sa vie. Elle a tout gagné puis elle a eu des enfants. Et maintenant elle a dû se dire, après avoir tapé la balle avec des jeunes, qu’elle avait encore le niveau. Et donc pourquoi ne pas repartir vers sa première passion? Voyager. Gagner un match, peut-être deux, trois ou quatre. Mais on s’en fout au final qu’elle gagne des matchs. Elle n’y va pas pour gagner des tournois, elle revient pour jouer au tennis. C’est merveilleux, c’est un souffle d’espoir de se dire que l’on peut revenir, qu’il y a une seconde vie pour les femmes à 36 ans, après avoir eu des enfants. C’est fantastique comme image. Moi, si j’avais mal nulle part, je jouerais!»

Clément Dormal

Yannick Noah se produira le 13 novembre 2020 au Forum de Liège et le 14 novembre 2020 au Cirque Royal de Bruxelles. Infos & réservations: www.odlve.be

Critique de l’album

Il y a 5 ans, Yannick Noah sortait « Combats ordinaires », son 10e album, et les oreilles saignent encore aujourd’hui. Grand catalogue de clichés blindés de bons sentiments sous une couche de discours dignes de Miss France, les mélodies et la voix étaient à l’avenant. C’est donc, a priori, avec bien peu d’envie que l’on s’est enfilé ce nouveau « Bonheur Indigo ». Si l’idée de base est une sempiternelle fois ‘si tous les hommes se donnaient la main, il y aurait moins de guerre’, c’est musicalement moins pire que craint. En optant, pour un mélange de pop, de salsa et de saudade, Yannick Noah trouve une nouvelle voie, vers une world music baignée de soleil, avec l’intention de faire passer des messages mais avec un (petit) peu moins de mièvrerie. Est-ce là son meilleur album ? C’est en tout cas le moins pire. (pj) 2/5