« Portrait de la jeune fille en feu » : le tour de force de Céline Sciamma

Attention, chef-d’œuvre! Douze ans après l’avoir révélée dans ’La Naissance des pieuvres’, Céline Sciamma retrouve l’impressionnante Adèle Haenel (‘120 Battements par minute’) dans son brûlant ’Portrait de la jeune fille en feu’. L’actrice s’est confiée à Metro lors du dernier Festival de Cannes, affichant un enthousiasme débordant pour cette histoire d’une collaboration artistique entre deux femmes au 18e siècle.

Le film suit la relation vertueuse entre une peintre et son modèle, mais tout part d’une manipulation.

Adèle Haenel: «Elles se rencontrent autour d’un mensonge mais je ne crois pas qu’il s’agisse de manipulation. Ça commence avec une mission: Héloïse refuse de se laisser peindre car elle sait que son portrait servira de gage d’alliance pour un prétendant. Sa mère fait donc passer Marianne pour une dame de compagnie, afin qu’elle puisse la peindre en secret. Mais très rapidement, Marianne veut dire la vérité et bascule de la division vers l’unité. Le monde a tendance à encourager la division entre les femmes. Dans le film, il s’agit d’explorer un amour naissant. Pas seulement entre deux femmes mais entre toutes les femmes. C’est la découverte de la sororité, à travers une collaboration artistique.»

Votre alchimie avec Noémie Merlant est tangible.

«Noémie m’a beaucoup plu dès notre rencontre. J’ai directement ressenti du respect pour son mystère. L’objectif n’était pas d’absolument nous rapprocher en dehors du plateau. Une émotion n’est pas quelque chose qu’on range dans une fiole et qu’on sort au bon moment quand on entend ’action’. Notre relation a grandi à mesure qu’avançait le tournage, mais tout a commencé en construisant des scènes ensemble. Et c’est de là que surgit l’émotion, de ce qu’on compose sur le plateau.»

Douze ans ont passé depuis votre premier film avec Céline Sciamma.

«On était encore des bébés à l’époque (rires). Notre relation s’est élargie depuis, notre conversation ne s’est jamais vraiment arrêtée. On vient de faire quelques interviews en duo, et à chaque phrase que l’une ou l’autre prononce, on sent bien qu’on se comprend sans besoin d’explication. C’est une réalisatrice très spéciale, surtout dans sa façon de chercher l’équilibre entre le physique et l’intellectuel.»

Avec #metoo, on parle beaucoup du ’female gaze’, ce regard féminin qu’auraient les réalisatrices. Sentez-vous une différence quand vous êtes dirigée par un homme ou par une femme?

«On me pose souvent cette question, et je sais que beaucoup de gens ne comprennent pas encore la nuance, mais je suis très féministe et ma réponse est assez directe: jetez un œil à l’histoire des personnages féminins au cinéma, mais en faisant attention aux artistes qui les ont écrits. Je pense que la réponse sera assez évidente. On peut considérer le film pour son regard féminin, mais sans l’opposer au regard masculin. C’est juste le regard de Céline Sciamma. Point. Faire la comparaison revient déjà à regarder la question d’un point de vue masculin. C’est comme ça que fonctionne le pouvoir, et la structure de l’oppression. Bien sûr, de nombreux hommes peuvent se montrer très sensibles à la cause. Mais même s’ils ne l’ont pas souhaitée, cette oppression a lieu. Et ça ne m’empêche pas d’adorer travailler avec des hommes, comme Pierre Salvadori [réalisateur de ’En liberté’, NDLR], que j’aime profondément.»

Que pensez-vous des histoires d’amour entre femmes réalisées par des hommes?

«Je n’ai pas vraiment d’avis arrêté sur la question. Vous pensez à quoi, ’La Vie d’Adèle’? C’est marrant car je trouve ce film hyper intéressant, mais pas pour la romance entre les deux héroïnes. Plutôt pour sa réflexion sur la vocation d’artiste: on ne peut pas devenir artiste si l’on naît riche! Quand on est pauvre on doit comprendre le langage des autres pour s’élever. Ça permet d’intégrer la notion d’altérité. Ça parle de ça ’La Vie d’Adèle’, pas de lesbiennes. Je ne peux pas vraiment parler des scènes de sexe, mais d’un point de vue personnel, je préfère les idées scandaleuses aux visuels explicites. C’est plus amusant.»

Stanislas Ide

En quelques lignes

Pour un film d’époque, le nouveau bijou de Céline Sciamma (‘Bande de filles’) délivre une histoire terriblement moderne. Derrière les beaux décors insulaires et le bruit des costumes en velours se cache en fait une rencontre passionnelle et vertueuse entre deux femmes, incarnées avec délice par Adèle Haenel et Noémie Merlant. La première refuse de se laisser dessiner afin de repousser son mariage, et la seconde la peint à son insu en se faisant passer pour une dame de compagnie. Il ne faut pas longtemps pour que le secret ne s’envole, et pour que le goût de la solidarité les unissant ne les emporte. Au-delà du plaisir évident de voir des personnages féminins s’unir plutôt que s’affronter, Sciamma nous met KO grâce à sa mise en scène posée mais terriblement sensorielle. Qu’il s’agisse du visage d’Adèle Haenel crépitant derrière un feu ou des scènes d’amour très imagées, l’originalité embrasse le classicisme. Mieux, le scénario transcende le récit de cette passion pour nous faire réfléchir au nœud liant un artiste à son sujet. Un filtre d’autant plus intéressant que Sciamma et Haenel n’ont jamais caché leur affection l’une pour l’autre. Du beau cinéma, quelque part entre l’avalanche émotionnelle de ‘Call Me By Your Name’ et la précision dramatique de Pedro Almodóvar. (si) 5/5