Philippe Hayat, Prix Filigranes 2019 : « Faire swinguer la mélancolie du monde »

Philippe Hayat

Avec «Où bat le cœur du monde», Philippe Hayat a remporté ce lundi le quatrième Prix Filigranes. Dans son deuxième roman, l’auteur et entrepreneur nous emmène de la Tunisie française à l’Amérique ségrégationniste. Un monde marqué par la violence, à laquelle le héros fait face grâce au swing d’une clarinette et au rythme du jazz.

Comment sont né Darius, votre personnage, et son parcours?

«J’avais envie d’écrire une histoire d’initiation, d’émancipation. C’est-à-dire comment on arrive à exprimer un talent qui est en soi, alors que tout s’oppose à l’exprimer. Ensuite, j’avais envie de placer la situation de mon héros à Tunis, dans les années 1930, parce que mes grands-parents et mes parents y ont passé une partie de leur vie. À partir de là, je n’ai plus rien décidé. J’ai commencé à donner corps à mes personnages, et ce sont eux qui m’ont guidé.»

Pourquoi avoir choisi le jazz comme talent?

«J’ai choisi le talent de musicien, parce qu’à un moment donné, Darius perd sa voix. Et la musique pouvait lui redonner une voix, beaucoup plus forte encore. Quant au jazz, il est né dans le blues, une musique très mélancolique. C’est la musique des esclaves noirs. Et les joueurs de jazz arrivent à rendre cette mélancolie joyeuse. Ça va être la quête de Darius pendant tout le roman. Comment traverser la douleur de l’existence pour y déceler un peu de joie à partager? Et ça, c’est le jazz qui le permet. Ce qui m’intéressait, c’était l’émotion générée par cette musique. J’ai voulu rythmer l’histoire par le jazz, dans ce que le jazz, pour moi, a de plus précieux. C’est cette volonté de secouer la mélancolie du monde pour la faire swinguer.»

En plus de lui rendre une voix, la musique lui permet de faire face à la violence du monde.

«Après le lynchage de deux noirs par les blancs, Billie Holiday demande à Darius de l’accompagner, juste avec son saxophone, sur Strange Fruit. C’est à ce moment-là que Darius a la révélation. Il fait vibrer sa musique comme des vibrations de l’âme pour dire la souffrance, mais en même temps donner quelques raisons d’espérer. Sa vocation d‘artiste, c’est de donner un peu de bonheur aux gens, en leur faisant voir, à travers le voile de souffrance, ce que la vie peut avoir de joli. Même si ça ne les guérit pas de tous les maux, ça donne quand même un peu de joie possible.»

Ce que tout le monde ressent en l’entendant jouer, sauf sa mère.

«Croyant faire son bien, sa mère le pousse à faire des études et n’entend pas sa musique. Ou ne veut pas comprendre, parce qu’elle la voit comme le diable qui va le détourner des études. À un moment, Darius doit faire un choix. Est-ce qu’il doit obéir à sa mère et étouffer sa passion? Est-ce qu’il a le droit de lui désobéir? Jusqu’où a-t-il le droit de la faire souffrir pour exister? Et c’est là, l’émancipation. À un moment, il est obligé de s’aimer lui-même un peu plus qu’il n’aime sa mère, pour pouvoir vivre sa vie.»

Son parcours est marqué par l’antisémitisme et le racisme. Ce n’est pas sur un mode défaitiste que vous nous les racontez.

«Non. Il y a des extrémismes, mais il y a aussi des gens qui veulent la paix, l’entraide et la fraternité. Dans le jazz, Darius subit un double racisme. Il subit le racisme des noirs qui l’accusent d’usurper le jazz qu’eux seuls peuvent jouer. Et il subit le racisme des blancs qui lui reprochent de se mêler à des noirs. Au bout du compte, il invente le cool jazz qui est un groupe mixte. On finit toujours par surmonter la tension, l’incompréhension. Il y a toujours de gens qui trouvent des solutions.»

Comme ici, la musique, l’art peut-il servir la compréhension et la paix?

«Il peut, quand on n’est pas dogmatique vis-à-vis de l’art. Quand la perception de l’art se fait à travers un dogme, l’art ne réconcilie pas, il oppose. Par contre, quand la compréhension de l’art se fait pour l’amour de l’art, alors il réunit. Et c’est ce qu’il se passe à la fin, quand Darius et Miles Davis créent ensemble le premier orchestre mixte de jazz.»

Darius fait face à deux «grands rêves». D’abord le «rêve français», dont il ne veut pas. Ensuite le rêve américain, qu’il a lui aussi du mal à embrasser.

«Tout à fait. Ces familles juives de Tunisie n’avaient qu’une envie, que leurs enfants grandissent avec la France. Le rêve français, c’est l’élévation par la culture française. Le rêve américain, c’est différent. C’est l’accomplissement à force de courage et de travail. Dans le couple de Darius et Dinah, c’est Dinah qui a la force et le courage. C’est elle qui l’emmène. Lui est un peu faible et se sent très violenté par l’Amérique. Parce que le capitalisme est extrêmement violent, parce que le racisme est virulent. Il a vécu le rêve américain sur la défensive. Et il a tourné le dos au rêve français. Darius n’a eu qu’un seul rêve: son accomplissement en tant qu’artiste. Et ça, ça n’a pas de nationalité.»

Finalement, où bat-il, ce cœur du monde?

«Ce titre est pris d’une phrase du livre. Lorsque Darius écoute un morceau de Lester Young, il se sent très proche de sa propre vérité. Il entend cette musique qui fait vibrer son âme. Il se dit ‘elle me dit quelque chose de moi et du monde’. Il me semble que quand on arrive à trouver sa vérité, son talent, l’expression de soi, on entre en résonance avec le monde qui nous entoure. C’est là qu’on peut en sentir la palpitation et s’approcher de cet endroit précis où bat le cœur du monde.

Darius a sans cesse voulu entrer en résonance avec la beauté du monde, malgré sa douleur. Tout au long de son chemin d’artiste, il soulève le voile de souffrance qui recouvre le monde pour aller au plus profond de sa vérité et de sa beauté. Et lorsqu’il s’en approche, c’est là que bat le pouls du monde. Et sa quête, c’est justement de trouver cet endroit-là.»

Oriane Renette

«Où bat le cœur du monde», de Philippe Hayat, éditions Calmann-Lévy, 432 pages, 20,5€