Arno nous ouvre la porte de son cerveau en ébullition

Ph. Danny Willems

Si la vie était la forêt amazonienne, Arno y occuperait une place centrale sous la forme d’un arbre gigantesque. Le Tom Waits ostendais est indestructible. Avec «Santeboutique», il en est déjà à son 13e album solo et il chante encore toujours comme si ses cordes vocales avaient demandé le divorce. Et ce pour un homme qui a fêté ses 70 ans cette année.

Arno, bon anniversaire!

«Merci. Aujourd’hui, on me félicite, avant on me disait: «Quoi, tu vis encore?». (rires) Toutes ces félicitations me font réfléchir. Dans ma vie, il y a trois anniversaires importants que je n’oublierai jamais. Mon 16e, parce qu’à partir de ce moment j’ai pu aller au café et au dancing avec mon papa. Mon 21e, parce que je me souviens que ma copine de l’époque a dû me le rappeler. Et puis celui-ci, mon 70e.»

Vous débordez encore toujours d’énergie, malgré qu’il s’agisse de votre 13e album solo. D’où la puisez-vous?

«Faire de la musique me donne de l’adrénaline et j’y suis accro. C’est très important pour moi de monter sur scène, car si je ne fais rien, c’est une mauvaise nouvelle pour mon foie. (rires) Et grâce à la musique, je peux m’exprimer. Avant, j’étais un peu autiste. Quand mes potes amenaient quelqu’un, cette personne trouvait toujours que j’étais un type bizarre, car je ne parlais pas. Mais, dans les années 60, tout à coup les Kinks et les Rolling Stones sont arrivés et j’ai été contaminé. Il y avait une atmosphère de liberté et de révolte contre le système. C’était mon truc.»

Cette révolte s’entend aussi dans «They Are Coming», où vous dépecez notre politique. Qu’avez-vous pensé le soir des élections?

«J’étais sur le cul. C’est un cliché, mais je me retrouvais dans les années 30. Le monde est en train de changer. Nous nous laissons mener par l’angoisse, mais ce n’est pas l’unique cause. Nous vivons dans un western, tout est possible. Combien de gens ont encore conscience qu’il y a eu la guerre en Europe? Pour beaucoup de gens, la Seconde Guerre mondiale est aussi éloignée de leur quotidien que Napoléon pour moi. En même temps, ils veulent diviser l’Europe, un si petit continent, avec le Brexit, mais même mes amis britanniques n’y comprennent plus rien! Et ce Boris Johnson a la même coiffure que Donald Trump, on dirait l’arrière-train d’un lapin roux! D’où le nom de l’album, ‘Santeboutique’, un bazar. Cela me fout la trouille, car les gens, nous donc, sont responsables de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Mais je ne voudrais pas non plus que tout le monde soit comme moi, ce ne serait pas bon non plus.» (rires)

Quelque chose me dit que vous ne vous sentez pas comme un homme de 70 ans.

«C’est quoi avoir 70 ans? Je ne sais pas dans quelle mesure je me sens vieux, en tout cas je ne me sens pas différent d’hier. Les années ont toujours été pour moi un truc trop abstrait, tout comme la notion de bonheur. Je ne suis pas malheureux, mais pas non plus super-heureux. Ce soir, je vais aller manger des moules avec des frites. Cela va me rendre heureux, très heureux!»

Repensez-vous souvent à certaines périodes de votre vie?

«Non, je n’aime pas faire ça, mais il m’arrive d’avoir des flashbacks. D’où le titre «Flashback Blues». Ils ne sont pas forcément négatifs, mais m’engloutissent totalement et me ramènent dans le passé. Je n’aime pas ça, mais je ne peux rien y faire. Ils sont pires quand j’ai la gueule de bois! C’est la raison pour laquelle je bois moins qu’avant.»

Vous en parlez aussi dans «Lady Alcohol». Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’écrire cette chanson?

«Pendant longtemps, j’ai bu trop d’alcool et je ne veux pas être dépendant à quoi que ce soit. J’aime boire. Pas jusqu’à être saoul, mais j’apprécie un verre de vin. Je suis un buveur social. J’adore la vie et c’en est une conséquence. Aujourd’hui, j’en ai le contrôle, mais dans le temps pas toujours! Aujourd’hui, ce qui me procure le plus grand plaisir, c’est de m’asseoir sur une terrasse avec mes trois journaux et mon thé et de regarder les gens. Et en hiver, c’est d’aller à la mer du Nord. Dans ce cas, je m’installe le matin à 10 h sur la plage d’Ostende, tout seul, à part quelques mouettes et des joggeurs. Le sable sent le sel marin mélangé à l’odeur des crevettes et des moules. C’est mon odeur. Ou le soir quand le soleil se couche dans la mer, vous voyez en une heure de temps quatre ou cinq tableaux de Spilliaert. C’est un trip, mais bio. Un biotrip!»

Dans «Oostende Bonsoir», vous parlez de la ville comme si elle était une de vos bonnes copines.

«Pas une amie, mais une maîtresse. Avant, on pouvait y boire et manger 24 heures sur 24 et beaucoup d’artistes y venaient. Hugo Claus et Juliette Gréco y avaient le même café préféré. Karl Marx a écrit son manifeste entre Bruxelles et Ostende. Victor Hugo, Proust, Einstein, Ensor, Spilliaert…, Ostende était un État libre. On y trouvait tout. On avait une synagogue, un temple protestant, anglais et anglo-saxon. Il y avait même des quartiers gay.»

Ressentez-vous parfois trop de liberté et, dans ce cas, cela résulte-t-il dans une chanson comme «Court-Circuit Dans Mon Esprit»?

«J’ai écrit cette chanson quand j’étais en proie à une sorte de dépression et elle décrit le sentiment que j’éprouvais à l’époque. La musique m’a aidé à sortir de ce trou, avec mon chien Socrat. Je le regarde dans les yeux et je vois qu’il me comprend. Les chiens sont en fait des versions simplifiées des hommes, mais ils sont incroyablement intelligents. Un chien sait qui est agressif et qui ne l’est pas. Dans le temps, quand je travaillais dans un café et qu’un homme agressif entrait, le chien se mettait immédiatement à gronder. Je n’ai qu’un seul gros problème avec Socrat: il mange tous les biscuits de mon thé.» (Il éclate de rire)

Xavier Vuylsteke de Laps

«Santeboutique» est sorti chez Naïve/PIAS. Arno joue les 23, 24 et 25 janvier à l’AB. Il reste des places pour le dernier concert.

Arno – Santeboutique

Arno, la voix rugueuse comme du papier de verre préférée du pays, célèbre cette année son 70e anniversaire, ce qui ne l’empêche pas de gueuler et de tanguer comme à son habitude sur «Santeboutique». C’est son treizième album solo et, à force, les préoccupations du Bruxellois ostendais ne nous sont pas inconnues. Dans «Con, mais content», ses cordes vocales expriment ce qu’il a sur son foie mis à l’épreuve. Il passe en revue dans ses ballades, ses chansons ou ses morceaux de blues composés avec savoir-faire le désir inépuisable, le regret, la rébellion et l’amitié. Rien de bien neuf, mais Arno chante encore toujours comme un Tom Waits sponsorisé par AB Inbev et nous en sommes heureux. D’autant plus quand il se dissèque lui-même de façon non dissimulée, dans «Oostende Bonsoir», «Lady Alcohol» et «Court Circuit Dans Mon Esprit», sa voix vous prend comme l’ombre nocturne dans un taudis bruxellois. Une prestation admirable pour une personne qui se déclare elle-même «ancien spermatozoïde».(xvdl) 3/5