« La mort d’un parent peut libérer un enfant »

D.R.

Après son premier roman « Les Déraisons » paru en 2017, Odile d’Oultremont nous revient avec « Baïkonour ». Son récit nous plonge en Bretagne, au bord de l’océan, à la rencontre de deux destins que tout oppose.

« Baïkonour » met en scène une histoire d’amour entre deux extrêmes, née quelque part entre le ciel et la mer…

«Je cherchais un point de départ qui soit en suspension entre la terre et le ciel, un espace singulier. J’ai pensé au métier de grutier. J’aimais l’idée qu’il puisse, du haut de sa cabine, avoir un point de vue particulier sur une ville dont il ignorait tout. A contrario de ses habitants, qui se connaissent tous par cœur. C’est aussi une critique sociale de ces petites villes où tout le monde se connaît et où il est très difficile de se réinventer.»

Marcus tombera (littéralement) amoureux d’une inconnue. Une femme dont il ne sait rien mais qu’il observe du haut de sa grue.

«Est-ce qu’on peut tomber amoureux d’une silhouette au fond? Il y a une injonction permanente qui consiste à penser que tu tombes amoureux de quelqu’un à partir du moment où tu lui parles. C’est-à-dire que tu tombes amoureux d’un esprit, parce que tomber amoureux d’un corps, c’est vulgaire. La seule chose que l’on ose dire, c’est les yeux et les mains. Une silhouette, c’est une entité qui évolue au loin. Tu peux imaginer, projeter, fantasmer plein de choses par rapport à une silhouette. Il y a quelque chose d’éloigné, de poétique. J’aime à croire que l’on peut tomber amoureux d’une silhouette, évidement.»

Avant d’être une histoire d’amour, c’est une histoire de deuil. L’histoire d’une mort injuste et d’un deuil difficile, en l’absence d’un corps.

«Effectivement, le deuil est un élément central de l’histoire. La difficulté de faire le deuil d’un corps qui ne réapparaît jamais. Je me suis posé la question de savoir si c’est une convention sociale, ou pas, de déclarer que c’est plus compliqué de faire le deuil de quelqu’un dont on ne palpe pas le corps mort. C’est une question à laquelle je n’ai pas de réponse. D’un côté, il y a Anka, qui accepte. Étant fille de marin, et potentielle marin elle-même, elle avait intégré le risque de la mer. A contrario de sa mère qui est dans le déni, dans le déni assumé. Elle est la seule qui est résistante au changement. Elle veut rester ce qu’elle a toujours été, elle veut rester femme de marin. Peu importe ce que ça lui en coûte, et même si le marin n’est plus là.»

On comprend à quel point il peut être difficile, en plus de porter son propre deuil, de faire face au deuil de l’autre. Anka a beaucoup de mal à accepter la manière dont sa mère agit.

«Je trouvais intéressant d’opposer ces deux réactions. Alors qu’elles devraient être solidaires dans un moment pareil, la mère et la fille ne le sont pas du tout. Quand il y a un décès douloureux, inopiné dans une famille, il arrive souvent que les gens ne soient pas au diapason de la douleur, du chagrin. C’est difficile d’être en cohésion face à un deuil que chacun fait à sa manière. Anka trouve sa mère, dans une certaine mesure, immature. C’est l’inversion des rôles. Elle n’est pas très adulte cette mère… Et en même temps, elle a le réflexe de remettre sa fille en place en disant systématiquement: ‘je suis libre de ne pas avoir le comportement parfait que tu attends de moi. Je suis libre de tourner en rond si j’ai envie de tourner en rond’.»

La mer, c’était la passion de Vladimir, qu’il a partagé avec sa fille. Pourtant, il l’encourageait autant qu’il la freinait.

«Exactement, il lui donnait la mer et il la lui retirait en même temps, il a fait ce jeu-là tout le temps. Ce qui m’a intéressée là-dedans, c’est dans quelle mesure la mort d’un parent peut délivrer un enfant. Depuis que je suis mère, je me demande si, le jour où je mourrai, mes enfants, plutôt que d’être tristes, ne seront pas au contraire très libérés? Il y a un moment, c’est laisser la place à l’autre, une place gigantesque. En l’occurrence, ici, on sent bien qu’Anka est très malheureuse d’avoir perdu son père… et en même temps, ça lui offre l’opportunité de faire ce dont elle a toujours rêvé.»

La mort de Vladimir a délivré Anka, c’est comme une renaissance pour elle.

«Anka, Marcus et le père de Marcus sont tous les trois sont dans un profond travail de renaissance, de reconstruction. En ce qui concerne Anka, c’est clairement de regagner sa liberté. Un exercice qui est d’autant plus compliqué à faire dans une petite ville comme ça où le huis clos force au jugement et au déterminisme.»

La mort de son père aidera Anka à trouver sa place, une place dans un monde d’homme, assez misogyne. C’était une volonté particulière d’aborder ce type de milieu?

«J’avais besoin de confronter cette jeune femme à quelque chose de ‘viril’. C’est compliqué de faire sa place dans ces métiers d’homme. Anka récupère ce bateau, et ce qu’elle veut, c’est y monter. Ça demande une certaine audace de prendre la barre de ce bateau. Son père l’en empêchait, mais même une fois qu’il est parti, elle se retrouve avec tous ces marins et avec le sifflement du village. Elle est audacieuse cette fille. Le métier de grutier aussi, ce ne sont que des hommes quasiment. Alors que ce n’est pas un métier de costaud, grutier. C’est un métier de doigté, de précision. Ça, c’est les conventions sociales de nouveau.»

Vous avez voulu briser de nombreuses injonctions sociales dans votre roman…

«Oui, je trouve que c’est un terrain d’humour assez génial, les conventions sociales. Ces injonctions que l’on donne à tout le monde. Il y a un côté un peu bourgeois dans la convention sociale, de l’accepter et de s’y plier. J’aime m’attaquer à la petite bourgeoisie. J’aime aller à la loupe, observer les individus ordinaires.»

Finalement, vous êtes un peu comme Marcus qui observe le monde du haut de sa grue…

«Complètement. J’aime beaucoup observer les gens, c’est une nourriture fantastique pour un auteur. Et puis j’aime bien le côté un peu chabrolien des huis clos. Ça me fascine. J’aime observer les gens qui se proposent à eux-mêmes des petites formes de renaissances, de rébellion. Des trucs qui ne sont pas grandiloquents, des petites révolutions sur soi-même, des petits coups de kicks, de courage, pour faire opposition aux peurs qui sont paralysantes chez tout le monde. J’aime bien les gens ordinaires, tout simplement, les anti-héros.»