« Patrick », le film belge le plus original de ces cinq dernières années

Savage Film / Charlie De Keersmaecker

Avec ‘Patrick’, le réalisateur Tim Mielants s’offre une belle carte de visite. Le film belge le plus original de ces cinq dernières années est une tragicomédie attachante qui se passe quasi intégralement dans un camping naturiste. Kevin Janssens joue le personnage principal. Un rôle-titre plutôt hardi.

Présenter votre premier long-métrage en première à un festival de cinéma prestigieux et, d’emblée, y gagner un prix, ce n’est pas donné à tout le monde. Tim Mielants a réussi cet exploit début juillet, en remportant le prix du meilleur réalisateur pour ‘De Patrick’ au festival Karlovy Vary en Tchéquie. Avec cette tragicomédie surprenante, Mielants n’en est pas à son premier essai, loin de là. Son travail pour des séries télé internationales comme ‘Peaky Blinders’, ‘Legion’ et ‘The Terror’, ces dernières années, est très apprécié.

Mielants a d’ailleurs rejoint Karlovy Vary directement du Canada, où il a tourné un épisode d’encore une nouvelle série, la série dramatique futuriste ‘Tales from the Loop’. Le réalisateur ne manque donc pas de travail. Ni d’inspiration. Son premier long-métrage ‘Patrick’, par exemple, est inspiré de ce qu’il a vécu quand il avait à peine six ans.

Tim Mielants: «En 1985, mes parents m’ont emmené dans un camp de nudistes dans les Pyrénées. Les histoires que j’ai réentendues par la suite sur cet été me sont toujours restées. Ce camp, par exemple, était exploité par une femme aveugle et son fils, et cette femme ne savait pas que les gens y étaient nus. (rires) Ce camp était aussi la base d’opérations de terroristes de l’ETA, qui y planifiaient des attentats. Mais ces choses me semblaient ‘trop comedy’ pour les mettre directement dans le film. Mon coscénariste Benjamin Sprenger et moi-même voulions des thèmes plus profonds.»

Comment ces souvenirs sont-ils devenus un film plus de 30 ans plus tard?

«En sortant de l’école de cinéma, je savais que je voulais faire un film, mais je ne savais pas sur quel sujet. Et cette expérience de l’époque où j’avais six ans me revenait tout le temps. Je ne parvenais pas à m’en défaire. Elle devait donc avoir une signification plus profonde pour moi et je voulais comprendre pourquoi. J’ai donc rendu visite à des gens que j’avais connus à l’époque et je les ai interviewés. Les enfants qui étaient là aussi, pour voir quelle était leur perspective. Beaucoup d’idées en sont ressorties. La manière dont les gens parlent d’autres gens, par exemple.»

Le contraste entre la nudité de vos personnages et les secrets qu’ils ont tous, est frappant. Est-ce la signification plus profonde que vous recherchiez?

«Non, mais je suis vraiment ravi que chacun donne sa propre interprétation au film. J’ai rencontré un Américain qui était convaincu que ‘Patrick’ parlait en fait de la montée de l’extrême droite en Europe et en Amérique, et il avait toutes sortes d’arguments logiques pour ça. Je n’en croyais pas mes oreilles, mais j’ai trouvé ça formidable. (rires) Les meilleurs films sont ceux où chaque spectateur peut y voir sa propre histoire, comme avec un beau tableau.»

Le camp de nudistes en toile de fond est-il le fruit du hasard?

«C’est uniquement parce que je voulais rester fidèle à mes souvenirs de jeunesse. J’ai envisagé de le changer, mais je sentais que je mentirais. Je savais que ce contexte ferait bizarre. En même temps, j’espère que le public verra mon film comme une sorte de drame en costumes, dans le sens où les costumes n’ont pas d’importance. Il ne s’agit pas de la question de la nudité. Je remarque aussi que les gens qui ont vu le film discutent de toutes sortes de choses, mais jamais de cette nudité. C’est dû au fait que je ne l’aborde jamais d’un point de vue sexuel, et ça, c’est libérateur. Je n’ai à aucun moment eu l’intention de susciter une réaction avec cette nudité.»

Comment vous est venue l’idée de votre personnage principal? Je me demandais constamment si Patrick était autiste ou pas.

«Je ne l’ai jamais vu autiste. C’est une étiquette que nous collons trop souvent sur quelqu’un. Patrick est le résultat de ce que mes professeurs me disaient toujours en secondaire. Selon eux, beaucoup étudier et faire carrière était la seule voie pour être heureux dans la vie. Je trouvais cela épouvantable. La personne qui m’a inspiré pour Patrick était l’homme à tout faire de l’école. Je trouvais que lui, au moins, n’était pas esclave de la ‘rat race’, ces ambitions dont tous les autres sont prisonniers. Je me sentais très à l’aise avec cette idée. Je connais d’autres personnes qui sont ainsi. Des caractères introvertis et peu loquaces, qui sont souvent très chaleureux et très sensibles. Patrick est tout simplement heureux tel qu’il est.»

Ruben Nollet

En quelques lignes

C’est pratique de coller des étiquettes sur tout. Cela nous évite de devoir beaucoup réfléchir et nous permet de nous y retrouver facilement. Un film comme ‘Patrick’, qui refuse délibérément de s’installer confortablement dans une case, mérite des applaudissements rien que pour ça déjà. S’agit-il d’une comédie? D’un thriller? D’un drame familial? D’une satire? D’une ‘whodunit’? La réponse est oui. Et non. L’histoire d’un homme à tout faire, un homme simple (autiste?) qui vit et travaille dans un camp de naturistes dans les Ardennes, chatouille car tellement surréaliste, fascine car on n’a aucune idée de vers quoi on va, émeut car on s’attache au personnage principal et prend à la gorge car on soupçonne une vérité que l’homme ne voit pas (ou ne veut pas voir). Le mystère central est en outre totalement stupide: Patrick veut savoir qui lui a volé son marteau. À chaque fois qu’on pense que le film s’engage dans une direction ou tonalité, le réalisateur Tim Mielants tire le tapis sous nos pieds. Un jeu dangereux, car il risque ainsi en permanence d’éloigner son public, mais Mielants s’en tire à merveille. Grâce surtout à la construction subtile et pesée de ‘Patrick’, et certainement aussi à l’interprétation aussi surprenante que magnifique de Kevin Janssens dans le rôle principal. Qu’il sacrifie son physique d’Adonis pour se glisser dans la peau de Patrick est une chose. Mais il parvient aussi, avec un minimum de dialogues, à donner tout un monde intérieur à son personnage. D’ailleurs, son regard lorsqu’il (spoiler!) retrouve finalement son marteau, vaut déjà en soi le prix d’une place de cinéma.(rn) 4/5