Cachez ces poils que je ne saurais voir

Ph. Unsplash

Une enquête française révèle que pour huit femmes sur dix, la pilosité naturelle est source d’émotion négative. Menée par le collectif Liberté, Pilosité, Sororité, cette enquête brise les tabous qui entourent les poils féminins. En mettant en avant les souffrances physiques et les effets psychologiques de l’épilation, elle s’attaque vivement à la norme du glabre.

«Il faut souffrir pour être belle». Ce credo est devenu tellement banal qu’il en dit long sur les normes de beauté dans nos sociétés patriarcales. Et à quel point il est difficile de s’en affranchir. Parmi les injonctions sexistes qui pèsent sur les femmes, le diktat du glabre est l’un des plus rarement contesté.

Pourtant, le tabou sur les poils féminins remonte à la nuit des temps. Preuve en est: baladez-vous dans un musée et vous constaterez rapidement que les corps féminins sont parfaitement lisses. Hormis quelques exceptions (jugées scandaleuses), pas un poil à l’horizon. La norme du glabre est profondément imprégnée dans nos sociétés, et ce depuis des centaines d’années.

On ne parle pas des poils féminins, on ne les représente pas. Jusqu’il y a peu, même les publicités pour des rasoirs ne les montraient pas. Comble du paroxysme. Ce n’est qu’en 2018 (2018!) que la marque de rasoirs Billie affiche effectivement des poils à l’écran.

Une injustice de genre

Il semble aujourd’hui légitime d’attendre des femmes qu’elles s’épilent ou se rasent. Jambes, aisselles, pubis… Cachez ces poils que la société refuse de voir. L’épilation est devenue un attribut de la féminité. Alors que les poils des hommes sont non seulement acceptés, mais sont aussi souvent considérés comme un gage de virilité.

L’humoriste Charles Nouveau a récemment dénoncé ce «double standard en matière de pilosité chez les hommes et chez les femmes», dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, via le média féminin Fraîches. «On a collectivement décidé qu’un homme a le droit de ressembler à un ours, que c’était parfois même sexy. Alors qu’en revanche, une femme n’a pas le droit de ressembler à un mammifère adulte», dépeint le Suisse de son humour piquant.

«Je ne sais pas ce que ça dit de nous en tant que société que, pour trouver un corps sexuellement appétissant, il faut qu’il ait l’air de ne pas être vraiment passé par la puberté», poursuit l’humoriste. «Parce qu’au départ, on a tous des poils! Mais ça choque que sur la moitié de l’humanité en fait.»

Cette injustice et cette pression exercée sur les femmes sont à l’origine d’un mouvement de contestation de cette norme du glabre, à l’hégémonie jusqu’ici incontestable. L’idée défendue est que l’épilation doit rester un choix libre, et non une injonction sociale, culturelle, à laquelle les femmes sont forcées de se soumettre.

Accepter sa pilosité, s’affranchir des normes et se réapproprier son corps, tels étaient notamment les objectifs du «Januhairy». Lancé par une jeune étudiante britannique sur Instagram, ce défi rapidement devenu viral invitait les femmes à ne pas s’épiler durant tout le mois de janvier.

Lutter contre la pilophobie

Lutter pour l’acceptation de la pilosité féminine, c’est aussi l’objectif du tout jeune collectif Liberté, Pilosité, Sororité. «La «pilophobie» (haine et dégoût de la pilosité, en particulier de la pilosité féminine) nuit gravement au bien-être des femmes», explique le collectif. En générant un rejet de son corps et une baisse de l’estime de soi, en étant source d’anxiété et de douleur, la pilosité pèse sur leur quotidien.

Plus largement, le collectif dénonce l’objectivation du corps des femmes. «Nous militons pour que le corps des femmes soit perçu avant tout comme «un corps pour soi», et non plus un corps objet décoratif/sexuel destiné au plaisir d’autrui (plus particulièrement à celui des hommes)», précise-t-il.

«Certains hommes peuvent également être stigmatisés à cause d’une pilosité jugée excessive», ajoute le collectif. Toutefois, rappelle-t-il, les femmes sont les premières concernées par la pilophobie. Liberté, Pilosité, Sororité a donc mené l’enquête auprès de 6500 femmes, les interrogeant sur «les effets de la norme du glabre sur leur vie quotidienne». Et les premiers résultats sont plutôt interpellants.

Les poils, source d’émotions négatives

Ainsi, 76% des femmes ressentent des émotions négatives face à leur pilosité au naturel. 51% des femmes interrogées ressentent de la honte. Du dégoût pour un quart d’entre elles. De l’anxiété pour une femme sur cinq. Et même de la peur, pour une femme sur dix.

En laissant les poils au naturel, «je ressens une baisse de confiance en moi, je me sens moins belle», exprime une répondante. «J’ai la sensation de ne pas être une vraie femme, désirable pour les hommes», confie une seconde. La question du regard des autres importe aussi beaucoup pour les femmes interrogées. «J’ai l’impression que toutes les personnes autour de moi vont me juger». Ou encore, «je ressens de la gêne dans un milieu professionnel».

Autre grand chapitre de l’enquête: la douleur. 83,5% des femmes interrogées ressentent une douleur lors de leur séance d’épilation ou de rasage (près de 30% la juge très, voire extrêmement douloureuse). En outre, seules 2,7% des répondantes déclarent n’avoir jamais subi d’effets secondaires (poils incarnés, irritation, démangeaisons) ou de blessures suite à ces séances.

Féminisme et pilosité

Le rapport a aussi interrogé le lien entre féminisme et pilosité. Il en ressort que plus une femme se dit féministe, plus elle acceptera sa pilosité sans ressenti négatif. Donc plus il sera probable qu’elle ne se rase ou ne s’épile pas toute l’année, voire qu’elle ait définitivement arrêté de le faire. Globalement, «l’identification au féminisme conduit à suivre moins strictement la norme du glabre, et inversement», conclut l’enquête.

À travers tous les résultats, il apparaît également que l’âge est un facteur déterminant dans le rapport à la pilosité. «Les femmes jeunes étant davantage impactées par la norme du glabre, et ce, à plusieurs niveaux (douleurs, effets secondaires, intensité de la norme, etc.)», précise le collectif.

La norme du glabre, une contrainte

Pour finir, les participantes étaient amenées à juger l’intensité de la norme du glabre, en la notant de 1 (aucune injonction) à 10 (il est quasiment impossible d’échapper à l’injonction).

La majorité des sondées (79,3%) lui ont attribué une note de 7 ou plus. Et près d’une femme sur quatre y accorde la note maximale. «Ce qui indique que la norme du glabre est généralement vécue comme très contraignante», soulignent les auteurs du rapport.

Une évolution marginale

Dans la publicité ou les médias, on note des progrès en termes de représentation, mais ceux-ci restent encore très marginaux. Et jusqu’ici, souvent cantonnés à des cercles plutôt féministes.

En Belgique, un nouveau compte Instagram vise précisément à reverser ces représentations de corps féminins, surtout auprès des plus jeunes. Baptisé «Le Sens du Poil» et lancé par des étudiantes, il ambitionne lui aussi d’émanciper les femmes de ce diktat du glabre.

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[1/3] C'est en voyant des Youtubeuses parler de leurs corps avec poils et aussi en voyant des filles poilues dans la rue que ma réflexion a commencé. Parce que la société nous pousse violemment dans un sens "il faut souffrir pour être belle" (pas beau, non, BELLE). Donc il faut être belle, ça ce n'est même pas dans la phrase parce que c'est juste du bon sens. Mais les femmes ne seront jamais libre d'être ce qu'elles sont, ce qu'elles veulent être sans s'affranchir de cette loi. . . . #lesensdupoil #poils #onveutduvrai #januhairy #bodyhair #féminisme #feminism #émancipation #empowerment #girlpower #moncorpsmonchoix #bodypositive #allwomenarebeautiful #futureisfemale #thefutureisfeminist #antisexismacademy #madmoizellearmy #lesprincessesontdespoils #maipoils #toutesensemble #bruxelles

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