Rencontre avec Asif Kapadia, le réalisateur du documentaire « Diego Maradona »

Ph. Bob Thomas/Getty Images

Un des titres les plus marquants au festival de Cannes cette année était ‘Diego Maradona’. Maradona n’est pas venu personnellement sur la Croisette, mais il était bel et bien présent à l’écran. Le réalisateur britannique Asif Kapadia nous a rappelé une fois encore le personnage extraordinaire qu’il est. «Soit vous l’aimez, soit vous le détestez.»

Diego Maradona a toujours été controversé. Et cela ne concerne pas seulement son goal marqué de la ‘Main de Dieu’ contre l’Angleterre à la Coupe du Monde de 1986 au Mexique. Maradona était un virtuose sur le terrain et un électron libre en dehors. Cela fait de lui un sujet idéal pour un documentaire, raconte le réalisateur Asif Kapadia, déjà oscarisé pour ‘Amy’, son portrait de la regrettée Amy Winehouse.

Comment le film ‘Diego Maradona’ a-t-il vu le jour?

Asif Kapadia: «L’idée est venue de Paul Martin, un producteur qui a déjà fait un film sur Cristiano Ronaldo aussi. Il avait appris qu’il existait quelque part des images privées de Maradona, des choses qui avaient été filmées à l’apogée de sa carrière. Il m’a contacté au moment où je venais de terminer ‘Senna’, mais je n’avais pas très envie, juste après cette histoire sur un héros sportif brésilien, de travailler sur une star argentine. Après ‘Amy’, le projet a ressurgi et nous sommes partis ensemble à la recherche de ces images d’archives, quelque part dans les environs de Naples. En voyant les images, j’ai tout de suite compris qu’il y avait matière à un film.»

Aviez-vous déjà la bénédiction de Maradona?

«Non, et c’était LA condition pour faire le film. Le hasard a voulu que Diego vienne justement à Londres pour assister à la finale de la Coupe Davis. Il adore le tennis. Nous avons alors pu conclure un accord pour pouvoir utiliser son droit à l’image. Cela a été le moment où j’ai pu me lancer à fond dans le projet.»

Maradona a la réputation d’être totalement imprévisible. Cela vous a-t-il joué des tours?

(Il ricane) «La première fois où je devais l’interviewer, il était à Dubaï. Il vivait alors sur cet atoll artificiel en forme de palmier. Nous avons pris l’avion avec deux producteurs, un cameraman, un preneur de son et un traducteur. C’était déjà un beau budget, ce voyage. Là, nous avons appris qu’il ne serait pas possible de le voir le jour prévu, et on nous a demandé de revenir le lendemain. Ce scénario s’est répété à plusieurs reprises. Le quatrième jour, lorsque nous avons enfin pu le rencontrer, nous avons pu lui parler cinq minutes en tout et pour tout, car il ne se sentait pas bien. Et voilà, c’était tout. J’ai compris alors qu’il faudrait que je sois flexible et ne jamais m’entourer de toute une équipe si je voulais travailler avec Maradona. J’ai aussi décidé de faire le film d’abord et de l’interviewer après.»

Maradona a toujours été une personnalité très publique. Qu’espérez-vous ajouter à ce que tout le monde sait déjà?

«Tant dans ‘Senna’ que dans ‘Amy’, nous sommes parvenus à trouver l’essence de la personne en question, de creuser un peu plus loin que les faits que tout le monde pense connaître. Il est vrai que Maradona a toujours été au centre de l’attention et qu’on dispose de beaucoup d’informations à son sujet. Mais cela ne vaut que pour certains aspects de sa vie. Beaucoup de gens se sont fait une idée de Maradona en se basant sur les informations diffusées, et nous avons donc la possibilité de partir en quête de la vérité. Nous montrons l’histoire humaine qui se cache derrière les titres des journaux.»

Vous pouvez donner un exemple?

«Prenez ce match du 10 mai 1987 contre la Fiorentina. Grâce à ces nouvelles images, nous pouvons monter avec lui sur le terrain, ce jour-là. Ce match était un moment crucial dans l’histoire de Naples en tant que ville, car c’est là qu’ils ont décroché pour la première fois le titre de champion national. On sent la tension dramatique, et cela nous a donné la certitude de pouvoir trouver un autre point de vue pour aborder la vie de Maradona. Une approche plus intime au lieu de la reconstitution objective de tout ce qu’il a fait.»

À Naples, Maradona est un demi-dieu. Que représente-t-il exactement?

«Il est l’homme qui a battu l’Italie du Nord, plus riche. Il a donné à la ville la fierté et l’assurance auxquelles elle aspirait depuis si longtemps. Naples n’avait encore jamais rien gagné auparavant et était le souffre-douleur de tout le championnat. Et puis, tout d’un coup, la ville avait le meilleur joueur du monde dans son équipe. Pour d’autres personnes, Maradona est une autre sorte d’icône. Pour les Argentins, il est l’homme qui les a faits champions du monde en 1986. Les Anglais le considèrent comme le tricheur qui a marqué avec la main. C’est pour cela que je le trouve si intéressant. Ce n’est pas une personnalité aimée de tous. Soit vous l’aimez, soit vous le détestez. Il est à la fois l’ange et le démon, et ces personnes-là donnent les meilleurs documentaires.»

Ruben Nollet

En quelques lignes

Qui était/est le meilleur footballeur de tous les temps? Zlatan Ibrahimovic proposera certainement sa candidature, le reste du monde pense à des noms comme Pele, Cruyff, Zidane, Di Stéfano, Platini, Beckenbauer et (pourquoi pas) Ronaldo ou Messi. Diego Maradona fait incontestablement partie, lui aussi, de cette liste. Chacun de ces joueurs mériterait d’ailleurs son propre documentaire, mais on comprend pourquoi le réalisateur Asif Kapadia a sélectionné l’Argentin à la chevelure foisonnante. Kapadia est en effet l’homme qui a réalisé, entre autres, les portraits passionnants de génies maudits, ‘Senna’ et ‘Amy’, et Maradona a certainement sa place parmi ceux-ci aussi. Le grand paradoxe du film cependant, c’est que l’on sait déjà le principal sur l’Argentin, ses exploits (tant sur le terrain qu’en dehors) ayant si souvent fait la une des journaux, au cours de sa carrière. Kapadia a donc du mal à nous surprendre. Son film se concentre sur l’époque glorieuse où Maradona jouait à Naples, et la chute qui suivit. Un film bien fait et étonnant par moments (écoutez les chants des supporters adverses) mais pas aussi émouvant ou mémorable que le vainqueur de l’Oscar ‘Amy’.(rn) 3/5