So Long, My Son : Un drame chinois sur la politique de l’enfant unique

Revenu du festival de Berlin avec deux prix d’interprétation, ’So Long, My Son’ en a impressionné plus d’un. Malgré sa structure mélangeant les époques, et une durée de plus de trois heures, le drame du réalisateur chinois Wang Xiaoshuai a fait chavirer les cœurs en montrant les effets néfastes de la politique de l’enfant unique. Rencontre!

Votre film suit une famille chinoise dont le fils est décédé. Ce n’est pas la première fois que vous abordez la politique de l’enfant unique…

Wang Xiaoshuai: «Mes premiers films parlaient de jeunesse, et celui-ci est le deuxième à traiter directement de cette politique, après ’Une famille chinoise’ [sorti en 2007, NDLR]. Je pense que les artistes chinois doivent être plus attentifs aux changements qui traversent notre pays. On s’est souvent fait la réflexion que ’So Long, My Son’ n’était pas un film, mais le reflet de nos vies. La Chine a tellement évolué en 30 ans, c’est du jamais vu. Il y a donc tout un tas d’histoires qui méritent d’être racontées. Ce serait ridicule de ne pas documenter ces modifications pour nourrir une réflexion.»

Peut-on y voir un message sur l’importance de la mémoire collective?

«À la fin des années 1970, un célèbre dicton chinois est presque devenu une devise nationale: ’Oublie le passé et regarde vers le futur’. À l’époque, les gens soutenaient cette idée car ils voulaient en finir avec la révolution culturelle et ses absurdités. Reprendre leur vie en quelque sorte, pour le temps qui leur restait. Les réflexions personnelles de l’époque suivaient donc souvent les orientations politiques de la société. Moi-même j’adhérais à ces principes lorsque j’étais jeune. Mais aujourd’hui, je constate les effets secondaires de cet effort de concentration sur le futur. On doit nous-mêmes analyser notre passé, car un État n’admet pas ses torts face à ceux qu’il a blessés.»

Vous ne souffrez pas de la censure en Chine?

«C’est difficile, c’est sûr. Et c’est pour cela qu’il y a de moins en moins de films comme celui-ci. Ils dépendent de la capacité individuelle des artistes à s’accrocher à leurs idées.»

Comment le succès de vos films en Europe est-il perçu en Chine?

«C’est un honneur de voir mes films sélectionnés à Berlin ou à Cannes. Mais ça ne veut pas nécessairement dire que le public chinois se déplacera en salles. Il pourrait même y voir la promesse d’un film trop compliqué. Cela ne garantit donc pas son succès commercial chez nous. J’espère tout de même que ce film inversera la tendance. Les premières réactions du public et des médias chinois sont très positives.»

La structure complexe du film peut faire peur…

«En effet, l’ordre des scènes n’est pas chronologique, et chaque époque est filmée avec le même style. Sans parler du dialecte des personnages venant de la province du Fujian! Ces gens ont les mêmes vêtements, la même nourriture et les mêmes habitudes que le reste de la Chine, mais pas la même langue du tout. Je crois que j’aurais plus de facilité à apprendre l’allemand que de parler ce dialecte! Bref, tout ça peut porter à confusion, mais si on avait décidé de raconter cette histoire dans un ordre classique, elle aurait été encore plus longue (rires)! On a pris le risque de brouiller les pistes, et ça en valait la peine! On espère que le spectateur acceptera de se concentrer sur l’émotion des personnages plutôt que sur la continuité temporelle. Et qu’il finira par comprendre l’histoire entière, mais seulement à la fin. Jusqu’ici les réactions sont les mêmes partout: qu’il soit chinois ou non, le public a besoin d’une vingtaine de minutes pour situer les personnages et les différentes époques.»

Faites-vous une différence entre le public chinois et le public international?

«Je n’ai jamais pensé aux besoins du public de mon pays ou du public occidental, non. En tant que réalisateur, je dois puiser dans ma vie et ma culture. C’est comme ça. Mais le thème du film est universel: un individu peut se sentir minuscule face à la masse que représente une société prise dans son ensemble.»

Stanislas Ide

En quelques lignes
Comment résumer un film de plus de trois heures construit sans ordre chronologique? Par son sujet: ‘So Long, My Son’ est un superbe drame chinois observant l’impact de la politique de l’enfant unique (instaurée en 1979 et seulement supprimée en 2015) sur un couple dont le fils est décédé par accident. Tout en douceur, le réalisateur Wang Xiaoshuai compose un grand puzzle éclaté (imaginez ‘Babel’ ou ’21 Grammes’ étalés sur trois décennies) et nous livre une critique poignante sur la fragilité de la mémoire collective en Chine. Pas besoin d’avoir étudié l’empire du milieu sous toutes ses coutures pour se laisser emporter, même si un réel effort de lâcher-prise est nécessaire pour profiter de l’expérience. Les personnages et les époques sont ainsi volontairement brouillés pour nous plonger dans le manque de recul historique dont souffrent les personnages. Heureusement, tout ce mystère prend sens dans la dernière demi-heure, juste à temps pour vous achever dans une vague d’émotion. (si) 4/5