« Les racines de la colère », un roman-photo dans la France qui n’est pas « En Marche »

Le roman-photo a longtemps été limité aux récits érotiques ou à l’eau de rose. Avec «Les racines de la colère», le photographe Vincent Jarousseau développe le concept de roman-photo documentaire. On le suit en images à la rencontre des habitants de la ville de Denain, dans le nord de la France, dans ce climat qui a donné naissance à la crise des «gilets jaunes».

Denain, c’est un peu cette France qui «fume des clopes et roule au diesel», pour reprendre les mots du Premier ministre français Édouard Philippe. Celle des usines fermées, du chômage de masse, des familles qui doivent se contenter des aides sociales, des électeurs qui votent Rassemblement National. C’est aussi celle des «gilets jaunes», mouvement né en novembre dernier et qui a agité la France chaque samedi pendant plusieurs mois.

«Les Racines de la colère» s’ouvre en BD, avec un rappel des grandes années de ce nord industriel. Rapidement, la photo nous plonge dans le présent, bien moins réjouissant. Les dancings et les cinémas ont fermé, les habitants ont plongé dans la pauvreté, les soucis de santé ont explosé. «C’est une France qui est bien loin de la ‘Start-Up Nation’ prônée par Emmanuel Macron», souligne Vincent Jarousseau.

Tuning, Hanouna et Marine Le Pen

En 2016, en pleine campagne présidentielle pour le scrutin qui verra le fondateur d’en Marche l’emporter, Vincent Jarousseau a décidé de s’implanter sur ce territoire qui symbolise tant la fracture sociale, culturelle, et éducative. Alors que personne n’anticipait la naissance du mouvement des «gilets jaunes», il s’est penché sur la question de la mobilité, si souvent problématique pour la France périurbaine, celle qui vit loin des réseaux de transports en commun.

On découvre ainsi Loïc, en réinsertion après un passage par la case prison, et qui se lève pour attraper un tram à 5h22 et fait trois heures de transport pour rejoindre une mission d’intérim. Derrière les images de Vincent Jarousseau, on découvre une vie cadenassée entre rendez-vous obligatoires auprès de divers conseillers et solutions de transports en commun compliquées. Le jeune homme, battant, finira par rompre avec sa compagne sous le poids des difficultés. De portrait en portrait, on découvre cette France qui s’exprime à travers le tuning, regarde Hanouna, et «vote Marine».

«Et leurs avions, ils ne polluent pas?»

«Je ne vais pas dire que j’avais anticipé le mouvement des ‘gilets jaunes’, mais depuis le début de mon travail, je sentais que ce décalage entre les valeurs prônées par le Président de la République d’une part, et la réalité des habitants de Denain d’autre part, allait finir par poser problème», reprend Vincent Jarousseau. Au fil des pages, on comprend mieux la montée du mouvement des «gilets jaunes», né de la hausse du prix de l’essence et de la multiplication des amendes pour excès de vitesse avec la limitation à 80 km/h. Car si Vincent Jarousseau fait preuve de compassion dans la présentation des habitants de Denain, ces derniers ne cachent pas ne ressentir que le mépris de la part des élites. «Là-haut, ils nous prennent pour des moins que rien. On nous reproche d’être des pollueurs avec nos vieilles bagnoles. Moi je fais à peine 200 km dans le mois. Mais avec leurs avions, ils ne polluent pas?», s’interroge Guillaume, qui vit des minima sociaux.

En guise de conclusion, Vincent Jarousseau adresse une lettre au Président de la République français. «Vos mots, l’injonction permanente à s’adapter, à bouger, à suivre le rythme effréné du monde, votre mépris affirmé des syndicats et des corps intermédiaires ont conduit nombre de nos concitoyens à vous dire ‘Stop, on n’y arrive plus’. Vous avez choisi, pour l’instant, envers et contre tous, de continuer. La France des oubliés n’a cessé de vous interpeller. Ce livre est un prolongement de ce cri qu’il est impératif d’entendre», lance-t-il. Il n’a, pour le moment, pas reçu de réponse.

Camille Goret

En quelques lignes

  Sous ses airs de roman-photo, «Les racines de la colère» est avant tout un documentaire. Tout est réel, rien n’a été mis en scène, et les propos des uns et des autres sont rapportés sans filtres. Tout au long de sa série de portrait, Vincent Jarousseau nous plonge dans le quotidien d’une France qui n’est pas celle des «premiers de cordée». On y découvre les galères des uns pour se rendre à leurs emplois mal payés, les difficultés des autres à concilier vie privée et réinsertion après un passé judiciaire, les combines pour acheter du tabac moins cher en Belgique… Autant de tranches d’un quotidien de misère. Admettons-le, le style nous a d’abord laissés sceptiques. Mais une fois plongé dans le récit, on découvre avec intérêt un puissant documentaire, témoignage indispensable de ce qui est le quotidien de beaucoup. «Les racines de la colère» est un utile éclairage sur la «crise des gilets jaunes».(cg) 4/5

«Les racines de la colère», de Vincent Jarousseau, Les arènes, 161 pages, 22 €