Agnès Martin-Lugand : « Tout est à fleur de peau quand il est question de parentalité et de famille »

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Agnès Martin-Lugand situe son 7e roman dans sa ville natale: Saint-Malo. Un lieu rempli d’histoires marines et de corsaires. Une ville que l’auteure aime tout particulièrement.

Vous avez situé votre histoire dans la ville de votre enfance, Saint-Malo.

«J’ai grandi là-bas. Toute ma famille y est encore. Et je ne vais pas tarder à y retourner! Nous avons envie de retourner vivre au bord de la mer.»

La vie là-bas est différente?

«J’ai eu la chance de voir la mer tous les jours jusqu’à mes 18 ans. Je me dis que mes fils doivent aussi profiter de ça.»

Vous avez eu beaucoup de mal, dans vos romans précédents, à situer une intrigue à Saint-Malo. Comment cela s’est-il fait dans ce roman-ci?

«Ce n’est pas facile de jouer à domicile. La question que je me posais était de savoir si j’étais capable de décrire ‘mon’ Saint-Malo. Est-ce que je ne vais pas trahir quelque chose? Finalement, pour ce roman, c’est venu d’une manière assez naturelle. Je pense que cela vient d’une certaine maturité. Et ça s’est imposé comme une évidence. Ça ne pouvait être que pour ce livre-ci finalement. Je me sentais prête.»

Noé, le fils de votre héroïne, fantasme sur Saint-Malo et les histoires de corsaires. Retrouve-t-on en lui un peu de vous adolescente?

«Je connais bien entendu les endroits dont je parle. Le lycée où a été Pacôme (un des personnages secondaires du roman, NDLR) est celui où je suis allée. Mais je ne mets, dans aucun de mes romans, des éléments autobiographiques. Dans celui-ci, ce sont juste les lieux.»

Noé a lu et relu le livre ‘Ces messieurs de Saint-Malo’. Est-ce aussi votre cas?

«Je l’ai lu pour la première fois quand j’avais une vingtaine d’années. Je l’ai lu et relu, je ne sais pas combien de fois. C’est un de mes livres de chevet, un doudou. J’adore les romans historiques en général. Et celui-ci se passe en plus à Saint-Malo. Toutes ces aventures de la Compagnie des Indes, des corsaires me parlent. Mais c’est parce que j’ai grandi dans une ville dont l’Histoire s’est forgée autour de cette période et de ces aventuriers. Saint-Malo est une cité corsaire, cela fait partie des lieux.»

Vous insistez dans votre livre sur la différence entre les corsaires et les pirates…

«Ce n’est pas la même chose (rires). Saint-Malo, ce n’est pas la cité des pirates mais celle des corsaires. C’est quand même plus chic!»

Votre roman raconte l’histoire d’une mère qui a du mal à voir grandir son enfant.

«Comme toutes les mamans… Les miens ont 6 et 10 ans. Je vois la préadolescence qui pointe le bout de son nez chez le plus grand. Ils grandissent vite. Ces différentes étapes sont des moments de fébrilité d’une maman. Reine est dans une situation extrême car elle l’élève seule. Mais on n’a pas besoin de les élever seule pour vivre ça. C’est merveilleux mais en même temps il y a un petit pincement au cœur…»

Reine essaie de garder ça pour elle, de ne pas trop ennuyer son fils avec ça.

«Elle a conscience que c’est son problème de maman et pas celui de son fils. Elle au même âge, elle avait aussi envie de voler de ses propres ailes. Elle ne souhaite pas l’étouffer, ni de l’infantiliser. Elle veut qu’il grandisse même si c’est douloureux pour elle.»

Par contre, quand elle était enceinte, elle ne voulait pas de cet enfant mais n’a pas pu avorter.

«Dans son processus, c’était important qu’elle ait cette phase de rejet. À 22 ans, Reine se retrouve enceinte, larguée par son copain et dans l’impossibilité d’avorter. Elle en veut à cette chose qui grandit dans son ventre. Pour elle, sa vie est fichue. C’était douloureux d’écrire ça mais c’était nécessaire. Quand elle rencontre son fils, c’est la révélation! Elle ne le rencontre pas durant la grossesse mais à sa naissance. Quand elle se retrouve avec son fils posé sur elle, c’est une nouvelle vie qui débute.»

Quand elle est enceinte, elle rencontre Paul qui la prend sous son aile et qui va l’aider. Elle devient par la suite son associée.

«Il la prend sous son aile comme elle le prend sous la sienne. Paul est brisé. Il ne voit plus ses enfants, il est séparé. Il n’arrive plus à travailler. Ils sont le soutien l’un de l’autre. C’est de là que naissent leur amitié et leur lien si particulier.»

Un lien particulier mais Paul essaie de mettre de la distance quand même avec Noé, car il a ses propres enfants.

«Il sait qu’il peut facilement prendre ce rôle de père auprès de Noé. Mais il sait aussi que ce n’est pas sain. Car d’un côté, il ne voit plus ses propres enfants. Et de l’autre, il sait que Noé ne connaît pas la vérité. Reine ment à son fils, ce qui insupporte Paul. Tant que Noé ne sait pas la vérité, Paul ne veut pas prendre cette place.»

Noé est en colère contre son père biologique.

«Pour Noé, son père a abandonné sa mère et n’a pas voulu de lui. C’est un salaud!»

Et quand il apprend la vérité, il est encore plus en colère.

«Il se rend compte que tout le monde lui a menti. C’est le dindon de la farce. Il n’a plus aucun repère. Il est dans un état de détresse absolue. Il est en recherche continuelle d’une figure paternelle. Il a besoin d’être fils de quelqu’un, qu’il y ait de la transmission.»

La transmission est un thème qui revient souvent dans vos romans.

«Dans les relations parent-enfant, et familiales en général, il y a tellement de choses à raconter. C’est tellement riche. C’est tellement violent dans la puissance des sentiments. Tout est à fleur de peau quand il est question de parentalité et de famille. En tant qu’auteure, avec ces thèmes, je peux rencontrer tellement de personnages différents. Il y a un champ des possibles absolument incroyables pour raconter des histoires.»

Maïté Hamouchi

En quelques lignes

Reine sent les choses lui échapper. Son fils grandit trop vite. Ils n’ont vécu qu’à deux depuis sa naissance, elle a du mal à le voir s’envoler. Et pourtant, elle sait qu’elle doit le laisser suivre sa route. Paul, son ami, son confident, son associé, joue le rôle inavoué de père auprès de lui. Il sent que quelque chose ne va pas, ne tourne pas rond. Il envoie Reine travailler sur un nouveau projet à Saint-Malo. Là elle rencontre Pacôme avec qui elle vit des instants intenses. Et si tout ça cachait en réalité autre chose? Et si les démons de Reine revenaient soudainement à la vie? On ne sait pas vous dire exactement ce qui rend aussi touchant le nouveau roman d’Agnès Martin-Lugand. Est-ce cette histoire de relation mère-fils? Ou bien les amitiés que l’auteur nous conte? Ou encore les histoires d’amour entre les personnages? Toujours est-il, que bien que ce genre de livre ne soit pas a priori notre tasse de thé, ce roman nous a bouleversés. L’auteure française nous a raconté avoir beaucoup pleuré durant l’écriture de «Une évidence». Cela s’est ressenti du début à la fin: son écriture est sincère et juste. Un joli roman à découvrir! (mh) 3/5

«Une évidence», d’Agnès Martin-Lugand, éditions Michel Lafon, 384 pages, 19,95€