Ninho, le phénomène du rap français

Photo Fifou

Vous le connaissez peut-être moins que les Booba et autre BigFlo & Oli, et pourtant Ninho est l’une des plus grosses machines du rap en France. Les chiffres parlent pour lui, il est au top.

Il sort aujourd’hui un nouvel album intitulé « Destin » qui est déjà un énorme carton. Il y parle de lui, de ce qu’il vit, de ses origines et de ce changement de statut qui s’est fait non sans questionnement.

Près de 100.000 exemplaires déjà vendus en moins de trois semaines, c’est énorme.

« Je suis vraiment heureux que cela plaise aux gens, mais également heureux de pouvoir vivre de ma passion. »

Il y a une envie de battre le record du précédent album ?

« Oui, toujours. C’est une course contre soi-même. C’est une compétition, on va dire. Et ça permet d’évoluer dans sa musique tout en gardant son public. On veut toujours mettre la barre un peu plus haute. Les instrus sont mieux choisis, avec un peu plus de temps, et il y a plus de travail sur les paroles. »

La musique est plus mélodique et moins dans les beats que les autres rappeurs.

« Oui c’est un peu plus personnel. Dans cet album, j’avais surtout envie d’expliquer ma situation, mon train de vie au moment où je l’ai écrit. Cela a duré un an, et durant cette année, j’ai écrit un album qui résume un peu le tout. »

Pourquoi « Destin » ?

« Parce que c’est une chose à laquelle on ne peut pas échapper. Je me suis dit que tout cela n’était peut-être pas arrivé par hasard, que c’était écrit, et je l’ai peut-être provoqué aussi en me mettant assez tôt à la musique. J’ai dû faire des choix, et cela m’a amené à une destinée. Quand on provoque le destin, j’y crois. C’est un destin choisi et non subi. »

Il y a comme un côté Hollywood sur les lettres de la pochette.

« Oui, Hollywood, parce que c’est le succès, la réussite, le cinéma… C’est beaucoup de choses réunies. On s’en est inspirés. »

En 2018, vous avez sorti une mixtape plutôt qu’un album. Où situez-vous la différence entre les deux ?

« Produire une mixtape, c’est plus décontract’. Il n’y a pas vraiment de directives. »

Et il y a eu également beaucoup de featuring l’an dernier.

« Pourquoi en faire autant? Parce que ça me permet d’abord de rester dans l’actu du rap, quand je n’ai pas de projet à annoncer, et ça me permet de me consacrer à mes projets pendant que les sons tournent. En même temps, j’écoute beaucoup de rap français, j’aime beaucoup d’artistes, et j’ai parfois le sentiment que certaines personnes peuvent coller avec moi, donc je le fais vraiment. Les featurings, c’est un truc qui marche très bien dans le rap, même si certains ont bien réussi sans en faire comme PNL. »

Quand vous écrivez vos morceaux, vous pensez à des rappeurs ?

« Parfois oui. Pour La Vivance, je voyais très bien Koba LaD à mes côtés. Ce que j’écrivais collait bien à son image. Je savais qu’il pouvait s’adapter à l’instru et au flow. »

On retrouve également Fally Ipupa, bien connu en RDC mais moins chez nous.

« Oui, j’aime sa musique depuis que je suis petit. Et il a une grosse force au Congo, voire même en Afrique tout court. Moi, j’ai un peu de force en France, donc quitte à s’échanger les forces, autant les mettre en commun, et faire un bon son qui parle de nos origines. »

Avec un titre comme « A Kinshasa », des paroles en lingala, etc., le Congo est assez présent dans cet album.

« Oui, c’était important. Ce sont mes origines. Je ne les avais pas revendiquées dans les albums précédents. J’ai préféré le faire aujourd’hui. Et j’avais vraiment envie de collaborer avec Fally Ipupa. Là, je me suis senti à un niveau qui me permettait de l’appeler, et ça l’a intéressé. J’avais écrit le morceau pendant mon séminaire à Marseille, et je pensais à lui pour le 2e couplet. Mais le morceau est un hommage à mon pays. L’idée, c’est de travailler et puis d’aller dans son pays d’origine pour y faire des vraies choses, faire avancer l’économie française mais aussi celle du Congo. Je pense que mon père et ma mère aimeraient y retourner pour leur retraite, et autant que ce soit orchestré par moi. »

Comment voient-ils le succès de leur fils?

« Ils sont fiers mais également contents que je n’oublie pas d’où je viens, que je fasse partie des deux pays sans en oublier aucun. »

Au vu des chiffres, vous êtes pratiquement le n°1 du rap en France, et pourtant on vous voit moins dans les médias traditionnels que les autres.

« Je ne sais pas. Il y a beaucoup de médias que je ne fais pas. Je continue avec ceux avec qui j’ai un bon feeling. Mais finalement, le média principal, cela reste YouTube. C’est le plus gros média qui peut te faire connaître dans le monde entier. Le reste, ce sont des accompagnateurs dans ta création musicale. »

Dans les textes, il est souvent question d’un avant et d’un après. Vous n’aviez rien et vous êtes rapidement passé au statut de star.

« Oui, l’enchaînement s’est fait très rapidement. J’en aurais moins parlé si ça s’était fait sur 10-15 ans. Là tout a basculé en moins de 3-4 ans. Et gérer cela en aussi peu de temps n’est pas si facile. C’est le changement qui prend le plus de place dans ma vie. »

Tout est très biographique dans cet album.

« Ce qui m’inspire, c’est ma vie, celle de mes proches, des gens à mes côtés. C’est le réel, et donc je le retranscris de manière super vraie. Et c’est vrai que cela doit peut-être interpeller les gens. J’écris d’une traite. On revient rarement sur les morceaux. Ça vient direct, on écrit couplet-refrain-couplet-refrain en une session. En général, on laisse tomber si on a abandonné à la moitié. On réfléchit également beaucoup sur le flow pour se renouveler. »

Il y a également un morceau « Maman ne savait pas » sur le trafic de cannabis.

« Ce sont des choses que je voyais, et que je vois moins aujourd’hui parce que je fais de la musique. Mais c’est un truc qui marque et qui reste dans l’écriture. »

On va vous voir bientôt aux Ardentes. Vous connaissez bien le public belge ?

« Oui, on fait beaucoup de prestations en Belgique. Je sais qu’il y a une grosse population qui m’écoute. Ça me fait plaisir de venir ici et de voir ce public être avec moi. Ce ne sont pas les mêmes quartiers mais ils comprennent toute ma vie. Et ça fait plaisir. En tout cas, les Belges connaissent bien la musique. »

Pierre Jacobs