La face cachée des trottinettes électriques en libre-service

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Ph. Tobias SCHWARZ / AFP

En quelques mois, les trottinettes électriques en libre-service ont chamboulé le paysage urbain. Côté pile, elles ravissent les usagers et les entreprises qui les exploitent. Côté face, elles sèment la pagaille sur les routes et les trottoirs. Elles soulèvent également d’autres problèmes plus insoupçonnés. Voici la face cachée des trottinettes électriques.

Ph. T. Wallemacq

On ne les avait pas vues venir. Et pourtant, en moins d’un an, elles se sont imposées comme le moyen de locomotion à la mode dans des villes comme Bruxelles, Liège, Anvers et un peu partout en Europe. Dans la capitale belge, où six opérateurs se sont déjà lancés sur le marché, les rues et les trottoirs sont littéralement envahis par les trottinettes électriques. Quel que soit l’opérateur, le principe est le même: la trottinette se localise et se débloque via une application sur smartphone pour 1 €, ensuite il en coûte 0,15 € par minute d’utilisation.

Arrivé en novembre dernier, l’Américain Lime s’est rapidement imposé comme le leader à Bruxelles. En six mois, il est passé d’une flotte de 500 à 1.200 trottinettes. L’opérateur couvre désormais 16 communes bruxelloises et compte 100.000 utilisateurs uniques dans la capitale. «Nous sommes très satisfaits du développement. Bruxelles est l’une des meilleures villes en Europe pour Lime. On voit qu’on répond à une demande qui était réelle et on se rend compte que les Bruxellois plébiscitent de plus en plus ce type d’alternative en matière de mobilité», nous a expliqué Benjamin Barnathan, General Manager pour Lime Benelux. Côté pile, tout roule donc pour les trottinettes électriques. Pourtant, côté face, elles soulèvent également de nombreux problèmes et interrogations.

Ph. T. Wallemacq

1. Une cohabitation difficile

Il suffit de se balader quelques minutes dans les rues de Bruxelles pour constater l’ampleur du phénomène et le chamboulement, voire la pagaille, qu’a engendré l’arrivée des trottinettes électriques. Au guidon de ces engins qui peuvent atteindre les 25 km/h, certains utilisateurs roulent sur la chaussée au milieu des automobilistes, tandis que d’autres optent pour le trottoir et se faufilent entre les piétons. Faute de cadre légal en Belgique, c’est l’anarchie et les trottinettes apportent leur lot de dangers, que ce soit sur la route ou sur les trottoirs. En effet, ce nouveau moyen de transport est également une nouvelle source d’accidents. En Belgique, elles n’auraient fait que quelques dizaines de blessés en 2018 mais, tout comme leur utilisation, ce chiffre devrait exploser en 2019.

Aux États-Unis, où le succès est également au rendez-vous, elles ont fait au moins 1.500 blessés depuis fin 2017 et au moins quatre morts. Selon Consumer Reports, qui a publié l’enquête, les blessures sont souvent des traumatismes crâniens, fractures du nez ou de l’avant-bras. Ces chiffres seraient néanmoins fortement sous-évalués car les hôpitaux, pompiers ou policiers ne précisent pas forcément dans les dossiers si la victime était sur une trottinette.

Ph. Robyn Beck / AFP

Mais il n’y a pas que lorsqu’elles roulent que les trottinettes créent des soucis. En effet, contrairement aux vélos partagés comme les Villo!, la location de ces trottinettes électriques repose sur le principe du free-floating. Ici, pas de stations ou de bornes d’attache, les utilisateurs sont libres de déposer leur appareil où ils veulent ou presque. Il n’est ainsi pas rare de croiser des trottinettes en plein milieu d’un trottoir, dans le hall d’une gare ou en haut des escaliers d’une bouche de métro. Bref, là aussi, c’est l’anarchie.

Pour l’instant, à Bruxelles, c’est le flou juridique et aucune règle précise n’existe pour encadrer l’utilisation des trottinettes. Mais un peu partout en Europe, des villes ont instauré un cadre légal autour de ces trottinettes électriques en libre-service. Comme New-York, Barcelone est allée jusqu’à interdire totalement leur location. À Paris, les utilisateurs qui circulent sur les trottoirs sont depuis peu passibles d’une amende de 135 €, tandis que le stationnement sauvage des trottinettes gênant la circulation des piétons est verbalisé à hauteur de 35 €.

2.  Le vol et le vandalisme

Mi-avril, une vidéo a été vue plus d’un million de fois sur Twitter. On y voit un homme d’une soixantaine d’années, filmé discrètement dans les rues de Paris, en train de volontairement renverser trois trottinettes qui étaient au milieu du trottoir. S’il peut en faire sourire certains, ce geste est loin d’être anodin. En se baladant dans les rues de Bruxelles, il n’est pas rare de croiser des flottes entières de trottinettes couchées sur le sol, même les jours où il n’y a pas de vent!

Ph. T. Wallemacq

Les actes de vandalismes, voire même de vol, existent mais le sujet est épineux et aucun opérateur ne communique de chiffres à ce sujet. Selon certaines estimations, environ 30% de la flotte en service serait inutilisable à cause des dégradations volontaires et en regardant l’état de certaines trottinettes sur les trottoirs, on se dit que ce chiffre est tout à fait probable.

Les vandales de trottinettes ont même un compte Instagram (@birdgraveyard). Suivi par 80.000 personnes, il publie les pires photos et vidéos de trottinettes détruites et abîmées, essentiellement aux États-Unis. Si au Pays de l’Oncle Sam, l’accueil n’est pas des plus chaleureux, en Belgique, Lime se montre satisfait et relativise le phénomène. «Nous avons l’un des taux de vandalisme le plus faible en Europe et on ne souffre pas de cette problématique-là à Bruxelles», nous a assuré Benjamin Barnathan, sans pour autant divulguer de données chiffrées.

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Enfin, ce n’est pas forcément le cas en Belgique mais certaines trottinettes parisiennes par exemple ont été la cible de voleurs. Il s’agit parfois de la batterie lorsqu’elle n’est pas bien sécurisée comme c’est le cas chez certains opérateurs. Mais, malgré un poids d’au moins 10 kg et l’impossibilité de le faire rouler s’il n’est pas débloqué, il peut aussi s’agir du véhicule complet. En effet, certaines entreprises utilisent des modèles disponibles dans le commerce et des hackers ont eu vite fait de trouver la solution pour désactiver la puce GPS et pour l’utiliser en dehors de la plateforme en remplaçant une simple pièce, commandable sur internet. Suite à cela, Bird a renouvelé toute sa flotte au profit d’un modèle plus sécurisé. En Belgique, Lime ne semble pas touché par le phénomène. «Les quelques énergumènes qui cherchent à voler, je leur souhaite bon courage pour réussir à déverrouiller une trottinette», a souligné le general manager de Lime, qui contrairement à d’autres opérateurs, a développé son propre modèle de trottinette.

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Bodi

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3. La privatisation par les usagers

Au-delà du vandalisme, un autre fléau touche les trottinettes: l’appropriation d’un véhicule par les usagers. En effet, pour être sûrs de trouver une trottinette en sortant de chez eux ou en quittant le boulot, certains utilisateurs n’hésitent pas, une fois leur trajet terminé, à la mettre dans un endroit inaccessible au public comme un hall d’immeuble ou une cour intérieur, voire même son appartement ou son bureau. Résultat: l’usager a clôturé sa course et ne paye plus, la trottinette apparaît sur l’application qui liste les véhicules disponibles et l’endroit où ils se trouvent, mais elle n’est pas accessible. La seule solution pour les personnes souhaitant utiliser le véhicule est de faire sonner la trottinette via l’application (une fonction qui permet normalement de mieux la localiser) et espérer que cela embête la personne qui se l’est appropriée au point de la remettre dans la rue.

Néanmoins, tous les opérateurs ne permettent pas de faire sonner les trottinettes à distance. Du côté de Lime Belgique, sans renier le phénomène, on aime voir le bon côté des choses. «Au final, c’est un bon problème à avoir car c’est le signal qu’il n’y a pas assez de trottinettes dans une ville. Les gens sont tellement désireux de pouvoir réutiliser le véhicule qu’ils le privatisent pour être certains, lorsqu’ils ouvrent l’application, d’en avoir un. Pour nous, c’est un signal qu’en termes de saturation de marché, nous avons de la marge de progression», nous a expliqué Benjamin Barnathan en soulignant que la privatisation de la flotte était une problématique extrêmement minime à Bruxelles.

4. Le quotidien des Juicers

Vous êtes-vous déjà demandé comment ces trottinettes électriques étaient rechargées? Cela fait partie de la face cachée et méconnue de ce service. Une partie des engins est prise en charge par des salariés des opérateurs chargés de la maintenance et de la recharge. Mais une autre partie est sous-traitée à des auto-entrepreneurs. Ainsi, à la fin de chaque journée, des dizaines de chargeurs de trottinettes, appelés Juicers (les fournisseurs de jus), tentent de récupérer le maximum de trottinettes dans leur coffre ou souvent dans une camionnette de location pour les mettre charger chez eux ou dans des entrepôts.

La concurrence est rude et les juicers gagnent entre 5 et 10 € par trottinette chargée et redéposée dans la rue. Signe supplémentaire de l’ubérisation de l’économie, ce petit boulot n’est pas sans rappeler celui des chauffeurs Uber ou des livreurs Deliveroo. En novembre dernier, un étudiant français de 20 ans évoquait la précarité de cette activité à l’AFP. «Du jour au lendemain, tout peut s’arrêter, ou je peux faire des soirs en ne récupérant que dix trottinettes», expliquait le jeune homme.

5. Vraiment écolo ?

Les trottinettes électriques sont souvent présentées comme un moyen de déplacement écologique. Mais est-ce vraiment le cas? En termes d’émissions de CO2 par km parcouru, la trottinette électrique s’en sort effectivement très bien. Ainsi, selon une enquête du site trottinette-lab.fr, pour une même distance, un trajet en trottinette polluerait 97% de moins qu’un trajet en voiture. Mais finalement, c’est lorsqu’elle ne roule pas qu’une trottinette pollue le plus. Il y a d’abord l’énergie qu’elle nécessite pour être chargée. Il faut également tenir compte des trajets en camionnettes nécessaires pour les remettre à leur place, pour les charger ou pour les réparer. Il y a aussi la fabrication de sa batterie au lithium qui est loin d’être sans impact sur l’environnement.

Enfin, il y a la courte durée de vie de ces appareils partagés. Là encore, les opérateurs refusent de communiquer sur le sujet mais on estime qu’une trottinette électrique survit en ville entre un et six mois avant de finir à la casse. Un récent rapport de la ville de Louisville aux États-Unis a montré que la durée de vie d’une trottinette électrique partagée était de 28 jours et qu’en moyenne, elle roulait 227 km avant d’être retirée de la flotte. Alors bien sûr une trottinette électrique rejette moins de CO2 dans l’atmosphère qu’une voiture, néanmoins son impact sur l’environnement est loin d’être nul!

Ph. Tobias SCHWARZ / AFP

Thomas Wallemacq