Le combat d’un avocat contre le géant Texaco

Ph. Rodrigo BUENDIA / AFP

«Et pourtant, nous vaincrons.» Et pourtant… Car le combat de Pablo Fajardo face à Texaco a tout de celui de David contre Goliath. Sophie Tardy-Joubert et Damien Roudeau racontent la bataille de ce fils d’une famille pauvre devenu avocat pour défendre sa communauté.

D’un côté, la multinationale du pétrole Texaco. Entre 1964 et 1992, elle a exploité plus de 300 puits de pétrole dans l’Amazonie équatorienne. De l’autre, les peuples autochtones de cette zone forestière. En 1992, ils ont vu l’entreprise quitter le pays à l’expiration de sa concession pour exploiter le brut caché dans le sous-sol. Elle a laissé derrière elle 60 millions de litres de pétrole brut et 70 millions de litres de résidus toxiques.

Dès 1993, un avocat américano-équatorien décide de s’attaquer à ce scandale. Il assigne Texaco en justice aux États-Unis. En face, le géant du pétrole engage des centaines de juriste afin d’éviter de devoir décontaminer les terres équatoriennes. Steven Donziger sait y faire pour rallier à lui l’opinion publique. Il n’hésite pas à faire traverser New York aux plaignants en tenue traditionnelle malgré un hiver glacial. Sa méthode paye: en 2011, Texaco, depuis racheté par Chevron, est condamné à une amende record de 9 milliards$. Depuis, le groupe pétrolier tente par tous les moyens de se soustraire à la décision de la justice équatorienne. Ces années de va-et-vient judiciaires ont laissé le temps à un jeune travailleur de la région de suivre des études de droit, d’intégrer l’équipe d’avocats, puis d’en devenir le principal représentant.

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Pablo Fajardo est l’avocat des Équatoriens victimes de Texaco. Enfant, il n’aurait jamais imaginé devenir avocat. Et aujourd’hui, il ne cache pas sa volonté de lutter jusqu’au bout pour que justice soit rendue. Metro l’a rencontré à l’occasion de la sortie de la BD “Texaco”, co-scénarisée par Sophie Tardy-Joubert et dessinée par Damien Roudeau (@globe_trottoir) Retrouvez l’histoire et l’interview de Pablo ce vendredi 19 avril dans le journal Metro. 📸 @camille_goret #texaco #PabloFajardo #BD #bandedessinee #Ecologie #dessin#dessinateur #ruedesevres#ruedesevresbd #media #backstage#interview #behindthescenes#behindthescene #newspaper#portrait #picoftheday#shootoftheday #instapic#peopleshooting #MetroBelgique#journalMetro #MetroCulture @les_arenes @globe_trottoir

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Une confiance en la justice mise à mal

Ce combat est habilement raconté et magnifiquement illustré par le duo Sophie Tardy-Joubert – Damien Roudeau. On découvre le combat de Pablo Fajardo pour exiger réparation auprès de Chevron. Rien ne destinait cet enfant d’une famille très pauvre à devenir avocat (voir ci-dessous). Il aura fallu que sa communauté soit victime des exploitants de pétrole pour que, petit à petit, il devienne le visage de cette lutte. «Ça n’est pas moi contre Chevron», nuance-t-il, «mais les peuples indigènes qui sont victimes contre l’entreprise qui a détruit notre environnement.»

Au scénario, Sophie Tardy-Joubert confie avoir été parfois révoltée devant les atermoiements de la justice. «Je suis une personne nuancée, je ne crois pas aux théories du complot et je fais confiance à la justice. Mais je dois admettre que je suis parfois tombée de haut. J’ai eu du mal à croire que les opposants à Chevron/Texaco puissent être condamnés pour escroquerie», souligne-t-elle en référence à l’une des nombreuses batailles judiciaire qui a opposé les communautés locales à l’entreprise.

De l’argent pour dépolluer les terres

Après avoir obtenu une victoire devant la justice équatorienne, Pablo Fajardo cherche maintenant à faire payer Chevron, qui entend ne pas verser un centime. «Nous avons besoin de l’argent pour dépolluer nos terres, ou au moins ce qui peut l’être», plaide l’avocat. Avec les siens, il a saisi la justice de plusieurs pays où la multinationale possède des actifs afin de l’obliger à payer. Les tentatives se sont jusqu’ici montrées infructueuses. Mais cela ne l’empêche pas d’y croire. «Au niveau judiciaire, nous devrions y voir plus clair d’ici deux ou trois ans», espère-t-il. Du côté de la dépollution, il faudra attendre au moins 10 ou 20 ans. Ces délais peuvent sembler longs, mais lui ne s’en inquiète pas, alors que ce dossier est ouvert depuis 25 ans. «Au final, nous vaincrons», assure-t-il, avec un optimisme sans faille.

Camille Goret

«Rien ne me destinait à mener une telle lutte»

Ph. RODRIGO BUENDIA / AFP

Pablo Fajardo est l’avocat des Équatoriens victimes de Texaco. Enfant, il n’aurait jamais imaginé devenir avocat. Et aujourd’hui, il ne cache pas sa volonté de lutter jusqu’au bout pour que justice soit rendue.

Rien ne vous prédestinait à devenir avocat et à vous engager dans ce qui est devenu l’un des plus longs combats écologiques…

«Je viens d’une famille très pauvre. Je suis le cinquième de dix enfants, le seul qui a été à l’université. Mon père ne savait ni lire ni écrire, et ma mère se débrouillait tout juste. Les perspectives étaient très limitées pour un enfant comme moi… Jamais je n’aurais imaginé devenir avocat, gérer un cas devant la justice américaine, ou même venir en Europe pour raconter cette histoire.»

Ce procès dure depuis des années. Ne vous lassez-vous pas?

«Quelque part, faire durer ce procès est la meilleure chose qu’ait faite Chevron: ils m’ont laissé le temps de m’instruire, d’étudier le droit, et de devenir avocat! Ce cas dure depuis des années, mais il n’y a pas de lassitude. Texaco/Chevron nous a fait tant de mal que je n’imagine pas arrêter de chercher réparation.»

Au cours de la lutte, les avocats américains n’ont pas hésité à faire le spectacle pour porter votre cause. Cela ne dénature-t-il pas votre propos?

«Au fil du combat, je me suis rendu compte d’une chose: si je m’installe dans un coin et que je parle de l’environnement, personne ne m’écoute. Si c’est Brad Pitt qui le fait, tout le monde se penche sur la question. Inviter des stars comme lui, comme Angelina Jolie, nous a aidés à faire connaître notre cause. Sur ce point, j’ai changé de point de vue depuis que j’ai débuté ma carrière: j’ai compris que ces gens ont plus d’audience que moi, et que cette aide peut être utile pour notre cause.» (cg)

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En quelques lignes

C’est un magnifique album que signent Sophie Tardy-Joubert, Pablo Fajardo et Damien Roudeau. Le lecteur y découvre le combat de l’avocat équatorien Pablo Fajardo pour faire payer à la multinationale Texaco la dépollution des sites qu’elle a exploités. Le récit lève le voile sur les conséquences de décennies d’exploitations de l’or noir, qui n’ont eu pour retombées locales que la destruction de l’environnement et un taux de cancer anormalement élevé. Au fil des pages, on découvre avec stupeur l’ampleur des moyens déployés par la multinationale pour se soustraire à ses obligations de réparation. Une lecture aussi intéressante que révoltante, magnifiquement illustrée. 4/5

«Texaco. Et pourtant nous vaincrons», de Sophie Tardy-Joubert, Pablo Fajardo, Damien Roudeau, Les Arènes BD, 136 pages, 20 €