Guillaume Musso : «J’aime ausculter le territoire de l’intime»

Ph. D. R

Pour son nouveau roman « La vie secrète des écrivains », Guillaume Musso poursuit sa trajectoire: il offre au lecteur un thriller intriguant et y incorpore une réflexion sur le métier d’écrivain et la littérature. Une formule qui fonctionne, car une nouvelle fois, l’auteur français prend la tête des meilleures ventes de livres en France.

Lors de l’un de nos échanges, vous m’expliquiez que vous aimez que les personnages d’un roman continuent de voyager, après lecture, dans votre tête. Avec un chapitre ‘Le vrai du faux’ à la fin de votre livre, vous n’avez pas peur que le lecteur revienne brutalement à la réalité?

«Avec ce chapitre, j’ai voulu un peu dissiper les éventuels malentendus que vous pouvez soulever l’apostille dans lequel se retrouve un personnage du nom de Guillaume Musso. Ce personnage n’est bien entendu pas moi, c’est un double de fiction. Ce chapitre était, pour moi, une manière de refermer en douceur le livre. Ça n’a quand même pas empêché certains journalistes et lecteurs de chercher sur internet si Nathan Fawles et l’île de Beaumont existent. Ce roman est, en fait, un jeu. C’est une promenade entre la frontière très mince qui existe entre la réalité et la fiction.»

C’est la première fois que vous vous mettez en scène, non?

«Oui, et c’est sans doute la dernière. Alors ce n’est pas vraiment me mettre en scène mais plutôt mettre en scène un alter ego qui n’est pas moi. Il n’a pas d’enfants, il est assez seul. Ma femme m’a dit qu’elle a directement su que ce n’aétait pas moi quand elle a lu que le Guillaume Musso du livre s’occupait des travaux de la maison (rires).»

C’est la réflexion sur le métier d’écrivain que vous menez dans votre thriller qui vous a amené à mettre en scène un alter ego?

«Oui, exactement. Je voulais parler de mon amour des livres et de l’écriture, le faire de façon sérieuse sans me prendre vraiment au sérieux. J’avais envie de garder un côté ludique et jubilatoire de lecture. Certes, c’est une enquête judiciaire à suspens avec un meurtre mais on rit quand même pas mal! Comme par exemple dans l’affrontement entre Nathan Fawles, cet écrivain bourru, et Raphaël, qui lui est rempli d’espoir. Raphaël, c’est moi il y a 20 ans. Fawles, ce n’est pas moi. C’est une cristallisation de plusieurs auteurs qui symbolise la ‘grande’ littérature, le ‘grand’ auteur.»

Vous auriez pu être un fan de cet auteur?

«Un lecteur en tout cas. Dans Fawles, il y a un peu de Philip Roth quand il a annoncé qu’il arrêtait l’écriture. Il y a aussi un peu de Salinger qui a vécu isolé, cloîtré, voire écrasé par le succès de son premier livre. On retrouve aussi, dans Fawles, de l’Elena Ferrante que j’ai beaucoup lu quand j’écrivais ce livre. On ne sait pas trop qui c’est mais les interviews qu’elle donne par mail sont toujours très bien pensées. Pour elle, un roman peut exister sans son auteur. Elle dit: ‘Même Tolstoï est une ombre insignifiante lorsqu’il se promène en compagnie d’Anna Karénine’. Il y a, avec Elena Ferrante, un effet Streisand. Certes, on s’intéresse à son œuvre, mais également beaucoup au mystère qui l’entoure. C’est la même chose pour mon personnage Fawles. Quand il arrête d’écrire, il se cloître sur une île. Mais en faisant ça, ça attise la curiosité. Il explique pourquoi. Il dit que tout entretien avec un journaliste est soumis à une déception, une impasse car il ne retiendra que ce qui l’intéresse.»

Ce n’est pas la première fois que le métier de journaliste en prend pour son grade dans vos romans.

«Je suis inquiet. Je veux une presse de qualité. Nous en avons besoin. On ne va pas refaire ici le débat des fake news. Je suis un défenseur du métier. Dans ce roman, il y a plusieurs types de journalisme et journaliste. Je voulais aussi écrire un polar sans policier et le journaliste, qui envoie des tweets, est une commodité dramaturgique pour avoir des informations sans suivre l’enquête en tant que telle. C’est un livre à suspense qui nous plonge dans l’intimité des personnages.»

Votre roman aborde les thèmes de la vérité et du jardin secret.

«Pour moi, tout connaître d’une autre personne équivaut à la dépouiller de son mystère. Or, j’ai toujours pensé que l’intérêt de l’autre, notamment dans la relation amoureuse, c’est le mystère. Si l’autre n’a plus de mystère, comment puis-je l’aimer? D’autre part, je suis horrifié par un monde où tout le monde saurait tout sur tout. Après, tous les mystères ne sont pas forcément négatifs. Cela peut être vos espoirs, vos envies, des choses positives. Depuis que j’ai 15 ans, je veux être romancier. Pendant des années, c’est resté de l’ordre de ma vie secrète. C’était un espoir, une envie. J’aime aller ausculter ce territoire de l’intime.»

Raphaël écrit le même livre que le personnage Guillaume Musso. On imagine qu’il est donc l’alter ego de votre double de fiction. Pourtant, on a l’impression qu’à un moment, il vous gêne, qu’il est de trop.

«Raphaël, je l’ai construit à l’inverse de Fawles. Je l’ai construit par rapport aux souvenirs que j’avais de moi quand j’avais 23 ans. À l’époque, j’allais faire des copies de mon manuscrit au copy shop, je les envoyais aux éditeurs dans l’espoir d’une réponse positive. J’ai eu des lettres des refus. Mais c’était quand même une époque joyeuse habitée par l’espoir et la foi. C’est vrai qu’à un moment, il s’efface mais c’est parce que c’est, avant tout, l’histoire de Fawles.»

Cela n’a donc aucun lien avec l’idée selon laquelle un roman existe sans son auteur.

«Tout ça est très complexe. Il y a de ça, en effet. Mais à la fin, Raphaël est quand même remplacé par le Guillaume Musso fictif.»

Comme vos personnages écrivains, vous avez reçu plusieurs refus de la part des maisons d’édition avant d’être publié pour la première fois. Le passage sur les éditeurs est-il une manière détournée de régler quelques comptes?

«Je ne règle aucun compte à travers mes romans. Un roman est un travail de tellement longue haleine que c’est trop important pour l’utiliser comme tel.»

Vous n’y mettez jamais de ressentiments personnels?

«Le passage sur les maisons d’édition sert à caractériser le personnage de Nathan Fawles. Ils n’aiment pas les éditeurs car son premier roman a été refusé à peu près partout. Il est bienveillant par rapport à Raphaël car il lui explique que ce n’est pas parce que son roman a été refusé qu’il est forcément nul. Il lui explique qu’il faut s’émanciper du regard des autres. C’est quelque chose dans lequel je crois. J’élève mes enfants dans cette idée-là. Ne nous gâchons pas la vie en étant esclave de la tyrannie des regards des autres. Faisons ce qu’on aime faire et avançons. Bien sûr, c’est très facile à dire et compliqué à faire. Je suis inquiet de la souffrance que le regard des autres peut engendrer.»

Pour Fawles, il faut être schizophrène pour être écrivain. C’est ce que vous pensez aussi?

«C’est vrai, oui. Quand on écrit, il faut fermer la porte au monde réel et traverser la bande-son qui nous sépare du monde imaginaire. Et dans ce monde, il faut amadouer les personnages. Si j’étais un réalisateur, je serai un de ceux qui répètent beaucoup et qui filment plusieurs fois la scène. J’écris, je réécris, je change. Je veux être sûr que c’est la bonne prise.»

Vous menez plusieurs autres réflexions sur le roman en tant que tel. Vous parlez des classiques littéraires. Le roman de Fawles a fait l’objet de nombreuses thèses et on lui a prêté des mots et des pensées qui n’étaient pas du tout recherchés par l’auteur, comme c’est parfois le cas.

«Chacun est porteur d’une certaine vision de la culture. Le libraire de mon roman a une vision très élitiste, assez proche de celle que défendait Philippe Roth. Ce dernier disait tout le temps qu’aujourd’hui, en Amérique, il y a très peu de lecteurs capables de lire de la littérature ‘intelligente’. J’ai beaucoup aimé me plonger dans l’interview de Roth dans laquelle il explique que son conseil à un jeune écrivain est de changer de métier car on n’est plus dans un siècle où le roman joue un rôle quelconque. À côté de ça, on a Raphaël qui a une vision très ouverte, positive de la culture. Une culture qui amène du plaisir, qui n’est pas snob. Pour Fawles, il faut que dans un roman, il y ait des émotions. Un roman, ce n’est pas de l’intellect, il faut de la sève. Ce qui ne veut pas dit qu’il ne faut pas y brasser des idées. Mais pour Fawles, la première qualité d’un roman est de savoir captiver ses lecteurs. Je voulais mener un petit débat dans un roman qui est avant tout un thriller.»

À un moment, vous écrivez que les livres sont facteurs de séparation, qu’ils érigent des murs.

«Quand vous connaissez une ascension, vous n’êtes plus forcément en lien avec la culture de vos parents, celle qu’ils vous ont transmise. À un moment, Raphaël, qui aime la puissance des mots, a bizarrement cet éclairage de se dire que finalement, les livres l’ont coupé de son père. Quand on écrit, quand on lit beaucoup, ça nous protège du regard des autres mais ça nous coupe aussi. Tout l’art est de faire des allers-retours entre la fiction et la vie, et revenir plus riche d’expériences.»

En quelques lignes 

Chaque nouveau roman de Guillaume Musso est un succès. Ce n’est pas pour ça que l’auteur français prend de haut ses lecteurs et interlocuteurs. Il reste ouvert, bienveillant et généreux. Tout comme ses livres, qui offrent à la fois une intrigue palpitante et une réflexion intéressante. Dans «La vie secrète des écrivains», l’auteur français situe son histoire sur une île où les habitants aiment leur tranquillité et ne dévoilent jamais rien de leurs voisins. Un endroit idéal pour Nathan Fawles, un écrivain réputé qui a décidé du jour au lendemain de ne plus écrire et de s’isoler. Pourquoi? Ça, personne ne le sait. Et cela en fait couler de l’encre! Dans son nouveau thriller, Guillaume Musso mène, en toile de fond, une réflexion sur le métier d’écrivain et la mince frontière qui existe entre la réalité et la fiction lorsque l’on se plonge dans l’écriture d’un livre, mais aussi dans sa lecture. Il se questionne également sur le mystère qui entoure les grands écrivains. Cependant, ces réflexions distillées ici et là n’enlèvent en rien au suspense du thriller. Au contraire, elles le renforcent. Nathan Fawles a-t-il quelque chose à voir avec le corps retrouvé sur l’île? Est-ce lié à sa décision brutale de quitter la scène médiatique? D’une main de maître, Guillaume Musso vous emmènera dans les dédales du jardin secret.

« La vie secrète des écrivains »», de Guillaume Musso, « éditions Calmann Lévy, 352 pages, 21,90€ 4/5

Maïté Hamouchi