Jean Teulé : Et si l’arme parfaite avait de l’acné?

Dans son nouveau roman ‘Gare à Lou’, Jean Teulé imagine une société futuriste dépourvue d’arbres et de fleurs et aux dunes de sable de plus en plus proches. Un monde dans lequel vivrait une jeune fille en pleine crise d’adolescence qui possède un don exceptionnel.

Ce roman n’est pas un livre sur lequel on vous attendait. Il n’est pas question ici de crimes horribles véritablement commis.

«J’ai eu envie d’être libre. Je n’ai pas envie de répéter sans arrêt la même chose. Je ne me vois être Simenon et écrire des dizaines de Maigret. Il y a 12 ans, j’avais écrit ‘Le magasin des suicides’. Et depuis, je voulais refaire un livre un peu dans le même esprit, trouver le pendant féminin du petit garçon qui avait une singularité dans ‘Le magasin des suicides’.»

Le don de la petite fille ne vous est pas venu tout de suite à l’esprit…

«Non, c’était le problème, je ne trouvais pas. J’ai écrit d’autres livres en attendant. Et puis, c’est arrivé lors de la promotion de mon livre précédent, ‘Entrez dans la danse’. Lors d’une de mes dédicaces, j’ai dû prendre un train plus tard. Lorsque le contrôleur me demande mon billet, il n’y a aucun problème. Il s’en va et puis, je le rappelle car j’ai un renseignement à demander… Et là il me redemande mon ticket. Je ne comprends pas… Il me dit que je ne suis pas dans le bon train et me met une amende. Au moment où il repart, me vient une idée de je ne sais où. Je lui dis: ‘Monsieur, regardez-moi bien et écoutez-moi bien: je vous souhaite un très grand malheur pour très bientôt. Et au moment où ça se produit, rappelez-vous de moi.’ Ça l’a fissuré. Il est reparti mais pas dans le bon sens. Et tout de suite, je me suis dit que c’était ça la singularité qu’allait avoir la gamine.»

Le titre du livre n’a pas été choisi par hasard.

«Directement, je me suis dit que c’était une gamine dont on allait devoir se méfier. J’ai pensé à l’expression ‘Gare au loup’. Et de là, je me suis dit qu’elle s’appellera Lou et que le titre serait: ‘Gare à Lou’. Toute l’histoire s’est alors construite.»

On ne comprend pas, au début de votre roman, si elle est consciente ou non de son don.

«Je ne voulais pas qu’on sache si elle s’en était bien rendu compte. En tout cas, son don est repéré. Elle est utilisée comme une arme. Elle entre en crise d’adolescence aussi et devient vraiment gonflante!»

Elle envoie les chefs de l’armée balader. Sa crise d’adolescence la rend insupportable…

«Très vite, les trois chefs de guerre regrettent le bon temps de la bombe atomique, qui était autrement plus facile à manier que cette adolescente à acné et appareil dentaire.»

Lou subit quotidiennement les moqueries à l’école car elle est pauvre, mal habillée et qu’elle a des dents de lapin. Ce don est un peu sa vengeance en quelque sorte.

«Je voulais qu’elle vienne d’un milieu pauvre et que sa mère soit touchante et émouvante. Sa mère se débrouille comme elle peut. Elle se sacrifie, elle se supprime des repas pour que sa fille puisse manger. Elle n’arrive pas à s’acheter des vêtements et ne s’habille qu’avec de la récup’ venant de collègues. Je voulais que sa mère soit un joli personnage qui souffre de ne pas voir sa fille.»

Elle n’a pas eu son mot à dire quand l’armée est venue chercher sa fille.

«Quand elle demande au type qui lui annonce qu’ils ont pris sa fille s’il se rend compte que c’est monstrueux, il lui répond qu’entre son chagrin et la raison d’État, le choix est vite fait…»

C’est une société futuriste que vous décrivez.

«C’est un monde dans lequel il n’y a plus d’arbres. Il y a du sable qui arrive, comme s’il y avait des dunes qui s’approchaient et qui allaient tout engloutir. C’est un pays où il n’y a plus de source, un pays qui achète des réserves souterraines d’air pur. C’est un monde effrayant.»

Vous êtes si pessimiste pour l’avenir des sociétés?

«Oui! C’est mal barré. C’est pour ça que la jeunesse actuelle est géniale. Avec la petite Greta, et tout ce qui se passe en Belgique, et même en France! Je devrais dire à Lou de les rejoindre et de souhaiter des trucs à ceux qui ne s’occupent pas du climat. Elle va régler le problème (rires).»

Votre chef d’État dans son hypocondrie et son absurdité m’a un peu fait penser au Malade imaginaire.

«Oui, c’est exactement ça. J’aimais bien l’idée qu’il ait des rapports troubles avec Cornélia, la secrétaire. J’avais envie d’emmener les gens par la main dans un monde absurde…»

Un monde en boule à neige…

«On dit souvent que les gens de pouvoir ne connaissent pas la vie des gens. On dit qu’ils vivent dans leur bulle. Et là Zhan Shu est véritablement dans sa bulle, dans sa boule à neige. Les arbres sont synthétiques, son palais, qui ressemble à l’Elysée, est vitrifié rosé fluo. C’est un peu kitsch.»

Finalement, même le chef d’État et les chefs de guerre ont peur de Lou.

«Ils peuvent, oui. Quand il y en a un qui l’engueule, elle le regarde et le menace de perdre toutes ses dents. Et hop! Le voilà sans dents! Il faut marcher sur des œufs, on ne peut rien lui dire à cette gamine.»

Il va recoller ses dents une à une.

«Oui mais pas bien. Il démarre par le fond mais il oublie qu’on lui en avait retiré une. Alors forcément, il se retrouve avec une dent en moins sur le devant (rires).»

Là où on est aussi étonné par rapport à vos romans précédents, c’est qu’il n’y a pas un seul gros mot, pas une seule allusion au sexe… Cela ne vous ressemble pas beaucoup.

«Je ne voulais aucune scène de sexe, rien de salace, aucun gros mot. Il n’y a pas non plus un seul mot sur la religion. Je m’interdisais même dans les phrases de mettre des expressions faisant référence aux religions ou des mots tels qu’enfer ou paradis. Comme si c’était un monde sans religion…»

C’est comme ça qu’on se rend compte que la langue française est truffée de mots venant du christianisme.

«La langue française est gangrenée de religion. Écrire sans un mot qui ait un rapport avec la religion, ce n’est pas facile.»

Vous faites le rapprochement, d’une certaine manière, entre Lou et le nouvel animal de sa mère, un Periophtalmus barbarus qui a l’air de toujours faire la tête.

«C’est un poisson bizarre qui symbolise l’évolution de la vie sur terre. Un animal aquatique qui passe au monde terrestre. C’est le symbole de Lou, qui quitte le monde de l’enfance pour rejoindre celui de l’adulte, qui est dans ce passage que l’on appelle l’adolescence. C’est pour ça que quand l’animal meurt, elle est passée de l’autre côté.»

En quelques lignes

Lou est une jeune fille en pleine crise d’adolescence qui a un don particulier: tout ce qu’elle prédit se produit. Et comme beaucoup d’adolescents, elle n’est pas toujours tendre… Il ne vaut mieux donc pas être son ennemi. Ce don, qui a été remarqué par des agents de l’État, fait d’elle une arme parfaite. Elle se retrouve donc enfermée avec trois chefs de l’armée qui lui demandent de prédire des événements négatifs sur les ennemis du pays, ou du moins, du chef hypocondriaque de L’État. À travers l’image de Lou, c’est l’adolescence dans toute sa splendeur que nous raconte l’écrivain français Jean Teulé. Un passage de l’enfance à l’âge adulte qui est aussi imagé par une drôle de bête qui a toujours l’air de faire la tête. Toute cette drôle d’histoire se déroule dans un monde futuriste et imaginaire, un peu trop imaginaire à notre goût… Même si nous avons souri à certains moments et que l’écriture de Jean Teulé ne perd en rien de sa désinvolture, nous avons été quelque peu déçus. Nous le préférons dans ce qui fait de mieux<UN>: raconter un fait macabre ou une folie avec un langage sans tabou qui lui est propre. Nous avons clairement préféré ses anciens romans. Tant pis, ça sera pour la prochaine fois… Une prochaine fois qu’on attend avec beaucoup d’impatience!

« Gare à Lou », de Jean Teulé, éditions Julliard, 182 pages, 19 € 3/5

Maïté Hamouchi