Bas Devos: « Ce n’est pas un film gai, mais il y a de la lumière »

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Les films du Losange

Trois personnages dans une ville qui est encore sous le choc après un effroyable drame. C’est le point de départ de ‘Hellhole’, le nouveau film de Bas Devos (‘Violet’). La ville, c’est Bruxelles. Le drame, ce sont les attentats du 22 mars 2016. Même si Devos ne fait jamais directement allusion à cette journée fatale.

Bas Devos (35) a l’air étonnamment frais et dispos lorsque je lui serre la main au Festival de Berlin. Son nouveau film ‘Hellhole’ a été présenté en première mondiale la veille au soir, et comme le veut la tradition, l’événement a été suivi d’une petite fête. La nuit pourtant n’a laissé aucune trace. Ce n’est certainement pas sans rapport avec le film en tant que tel, ‘Hellhole’ n’a pas peur de prendre des risques. Tout comme ‘Violet’, le premier long métrage de Devos, il parle de personnages qui doivent apprendre à vivre avec les conséquences de la violence. Dans ‘Hellhole’, les cicatrices sont à la fois plus extrêmes et moins intimes, séquelles des attentats à Bruxelles il y a trois ans. Mais des mois plus tard, les ondes de choc se propagent encore dans le corps et la tête de l’adolescent Mehdi, du docteur Wannes et de l’interprète italienne Alba. Du lourd donc, même si, selon Devos, tout n’est pas perdu.

Bas Devos:Ce n’est pas un film gai, mais il y a tout de même de la lumière. J’indique aussi que les gens ont commencé à relever la tête après un certain temps. Mais cela a tout de même pris des mois. Bruxelles est une ville complexe, tout comme beaucoup de villes d’Europe occidentale. Si ces attentats ne s’étaient pas produits, vous auriez encore la même problématique. ‘Hellhole’ parle aussi de la façon dont nous sommes tous liés et de la façon dont nous gérons cela. Nous savons que notre GSM est fabriqué en Chine et contient du coltan du Congo. Comment rester debout dans un tel contexte? C’est un question perturbante et difficile.

Quel est votre but avec ‘Hellhole’?

Je dépose quelques questions au milieu de la table et j’invite les gens à s’assoir autour de la table. Les films ne doivent pas toujours aller dans un seul sens, venant d’un réalisateur qui a vu quelque chose et qui veut le montrer. C’est la confusion et l’incertitude qui est à l’origine de ‘Hellhole’, et c’est sa force, je trouve. Bien que je puisse aussi comprendre qu’il est difficile pour beaucoup de gens, justement pour cette raison-là.

En toile de fond, il y a non seulement les attentats, mais aussi la crise des réfugiés. Vous montrez les migrants qui sont couchés sur le sol de la Gare du Nord. Pourquoi les vouliez-vous aussi dans votre film?

Bruxelles est ainsi. La ville ne peut rien cacher. C’est ce qui la rend si belle, mais aussi ce qui interpelle tant. Vous y voyez littéralement toute la complexité de notre monde. Bruxelles a des habitants pauvres dans son centre historique. Cette situation n’existe dans aucune autre métropole sur la planète. Les centres-villes y sont magnifiques et la pauvreté est repoussée vers les banlieues. A Bruxelles, vous pouvez avoir un magnifique palais dans le fond et, sous vos yeux, quelqu’un qui dort à même le sol, et les gens doivent enjamber cette personne pour se rendre à leur travail.

Vous êtes originaire d’Essen, près d’Anvers. Avez-vous ressenti un choc culturel en déménageant à Bruxelles?

Essen est une petite commune à la campagne, c’était donc de toute façon un grand pas. Au début, j’avais beaucoup de mal à m’habituer à Bruxelles, si agitée et impressionnante. Mais il n’a pas fallu longtemps pour que je ne me mette à aimer la ville. Comme il y a tant de choses que vous ne connaissez pas, votre curiosité est toujours éveillée. Ma curiosité à moi, elle concerne les gens. Je vois tant de gens à propos desquels je m’interroge ‘Mais comment vivent-ils?’ Souvent, leur histoire n’est pas très rose. Il y a beaucoup de problèmes à Bruxelles: la pauvreté, le racisme, une ségrégation évidente. Je pourrais dire encore des tas de choses sur les gens qui constituent cette ville. C’est une histoire sans fin.

Si vous avez fait ‘Hellhole’, c’est aussi parce que vous réalisiez que les personnes avec lesquelles vous entriez en contact étaient exactement comme vous: Blancs, néerlandophones et très éduqués. Peut-on changer cela?

Ce film l’a fait pour moi. ‘Hellhole’ m’a contraint à sortir de ma bulle. Je voulais travailler avec des gens que je vois dans la rue: des sans abri, des migrants, des jeunes Bruxellois de couleur. Je devais essayer d’écouter leurs histoires, qui décrivent vraiment un autre Bruxelles que celui que je connais. La façon dont ces jeunes qui jouent dans mon film ont vécu les attentats et tout ce qui a suivi, est très différente de la façon dont moi j’ai vécu cela. C’est violent de les entendre parler de tout ça. J’ai d’ailleurs le sentiment que depuis les attentats, il y a beaucoup plus de vraie connexion. Avant, je mettais tout simplement mes écouteurs et je rentrais chez moi. Maintenant, j’engage plus facilement la conversation avec les gens autour de moi dans le métro et le bus et quand je fais la file à la caisse au supermarché.”