L’humour collectif comme réponse au harcèlement de rue

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Photo D.R.

Le 30 mars au Palais 12, de nombreux humoristes francophones se retrouveront pour vous faire rire et en découdre avec l’épineux sujet du harcèlement de rue. Vous retrouverez notamment sur scène Guillermo Guiz, Pierre-Emmanuel (PE), Cécile Djunga, Yassine Belattar ou encore Shirley Souagnon.

Vous avez déjà été victime de harcèlement de rue personnellement?

Cécile Djunga: « Oui, de racisme et de harcèlement. Mais je le ressentais moins qu’une autre discrimination vu que je suis une femme noire. Je n’ai pas forcément de souvenir très marquant en tête mais en tant que nana, tu te fais forcément harceler. »

Il y a quelques mois vous étiez au centre de l’attention médiatique à cause des messages racistes que vous receviez. Vous sentez que les choses ont évolué depuis?

Cécile Djunga: « On a changé le thème du gala donc ça va beaucoup mieux, cela veut dire qu’on a éradiqué le racisme à tout jamais (rires). Mais oui, cela a réveillé des consciences. Maintenant, on n’est encore loin d’avoir gagné ce combat qui ne sera jamais terminé. Déjà, le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. C’est quelque chose qui doit rentrer dans la tête des gens, notamment sur les réseaux sociaux. Ce qui a pu évoluer, c’est que beaucoup de débats ont été faits dans les écoles, beaucoup d’enfants ont abordé le thème du racisme, de la justice et des réseaux sociaux. Moi je trouve cela vachement bien car cela veut dire que certains professeurs ont été touchés et ont voulu en discuter dans leur classe. J’ai aussi reçu des messages de jeunes à qui cela a donné la force de s’affirmer pour être qui ils sont. »

Vous trouvez qu’elle a bien réagi?

Pierre-Emmanuel: « On avait déjà fait une vidéo sur le sujet un an auparavant. Mais Cécile ne pleurait pas et il n’y avait pas non plus de période électorale, donc ça a eu moins d’impact (rires). Il y avait notamment Farah et Kody. Donc oui, on aurait réagi de la même manière. »

Vous avez déjà subi une forme d’harcèlement?

Guillermo Guiz: « Moi je suis blanc, hétérosexuel, homme, je n’ai pas d’handicap particulier. Je rentre quand même dans beaucoup de cases. La discrimination, c’est quelque chose que je vois de loin donc je peux difficilement me projeter dans la tête de quelqu’un qui l’a vécue depuis qu’il est tout petit. Après, tu peux faire l’effort d’avoir de l’empathie. Personnellement, je me pose beaucoup de questions en rapport au racisme car je parle de ce sujet dans mon spectacle. Je me demande si je peux légitimement en parler alors que je ne l’ai pas subi dans ma vie. Ce que je suis sûr, c’est que l’injustice que vivent les personnes victimes de racisme, c’est quelque chose qui me touche énormément. Je sens au fond de mes tripes que cela fait très mal. »

Par rapport au spectacle, vous pensez que l’on peut rire de tout?

Pierre-Emmanuel: « Peut-on rire de tout? Oui! Est-ce que moi je peux rire de tout? Non! Mais on est tellement nombreux sur terre à faire de l’humour que tous ensemble, on peut toucher à tous les sujets. »

Où se trouve la limite, d’après vous?

Guillermo Guiz: « C’est un jeu avec les limites quoi qu’il advient. L’important, c’est de rire des bourreaux et pas des victimes. On ne va pas rire des filles qui se font harceler dans la rue. Généralement, tu essayes de rigoler de bizarreries car dans tout comportement dégueulasse, il y a quelque chose d’absurde à retirer. C’est la même idée pour le racisme. Quand tu rigoles du racisme, tu ne vas pas rigoler des gens qui n’ont pas pu avoir un appartement parce qu’ils sont noirs. Après, tu peux aussi lâcher un truc énorme pour que les gens comprennent que tu ressens l’inverse de ce que tu dis. »

Cécile Djunga: « Il y a l’art et la manière. Tu peux avoir le même texte dit de deux manières différentes. Si le public ne ressent pas ta sincérité, cela ne fonctionne pas. »

Cela vous arrive de vous dire après coup que vous avez été trop loin?

Pierre-Emmanuel: « Oui, tout le monde se plante. L’erreur est humaine. C’est pour ça que c’est bien de venir se tester dans un ‘Comedy Club’ comme ici (l’interview a été réalisée au King of Comedy à Ixelles, NDLR). C’est un endroit où, justement, la liberté est totale. Si tu te plantes dans ton propos, les gens remarquent que tu n’es pas quelqu’un de méchant et tu peux corriger le tir. Entre une idée que l’on trouve géniale chez soi et le fait de venir la tester ici, c’est tout un travail. On peut se rendre compte que notre idée n’est pas aboutie. »

L’humour évolue d’année en année?

Guillermo Guiz: «Moi, je pense que l’humour a évolué avec la société. Comme tout le monde fait des blagues sur Facebook ou Twitter, c’est déjà plus dur de se démarquer. Après, les limites de ce que les gens sont prêts à encaisser bougent également. C’est justement à nous, en tant qu’humoristes, de jouer avec cela. Un mec comme Tex par exemple, il a fait une blague et tu sens qu’il n’est pas au fait de ce qu’il se passe dans la société aujourd’hui alors qu’en soi, ce n’est pas grave qu’il a fait sa blague. Nous, on s’adresse à des gens qui vivent dans la société. Quand tu t’adresses à eux, tu leur parles avec l’état d’esprit du moment. Pas avec celui des années 80. »

Rire ensemble, le 30 mars à 20h au Palais 12. Les tickets sont disponibles sur ce site

Clément Dormal