M nous envoie une « lettre infinie »

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Photo Yann Orhan

M, c’est l’art de l’intimisme et de l’exubérance à la fois. Il nous le prouve encore avec cet album quasi épistolaire, dans lequel le personnel et l’universel se conjuguent.

L’album s’appelle «Lettre infinie» mais il ressemble à un catalogue de lettres que vous envoyez.

« La vérité, c’est que cela m’est venu après. J’ai écrit toutes ces chansons, et je me suis rendu compte ensuite qu’elles semblaient être des lettres. Cela s’est fait de façon prémonitoire, dans un second temps. Pendant six ans, on sème des chansons sur son parcours, on fait d’autres projets parallèles, et c’est quand l’on se pose qu’on les retrouve et qu’on essaye d’en faire une histoire. Il y a des chansons très récentes et d’autres plus anciennes. En tout cas, il n’y a pas vraiment de méthode. Moi, je fais des chansons comme des moments de vie. En général, je pars avec beaucoup de chansons, je resserre, et petit à petit je trouve un équilibre. »

Et ce caractère épistolaire est renforcé par certains de vos destinataires. Je pense notamment à « Si près si… » adressée à votre grand-mère Andrée Chedid qui nous a quittés en 2011.

« J’avais déjà écrit une chanson pour elle mais c’était à l’époque où elle perdait la mémoire à cause de la maladie d’Alzheimer. C’était une chanson dans laquelle mes mots s’effaçaient, je ne finissais pas mes phrases. Et un jour, je suis rentré très tard chez moi, j’ai allumé une bougie sans savoir pourquoi, et quelques minutes plus tard mon grand-père m’appelait pour m’annoncer qu’elle était partie. Ce moment-là a créé en moi un sentiment de transmission important. »

« L’autre paradis », est destiné à votre ami Raphaël Hamburger, le fils de Michel Berger et France Gall. Est-ce en référence au « Paradis blanc »?

« Sincèrement, je n’avais pas encore pensé à cela quand je l’ai écrite. C’était sûrement inconscient. J’avais juste envie de faire une belle chanson, et puis j’ai pensé à France quand elle est partie. Ça m’a paru évident que cette chanson était destinée à Raphaël, à cette famille, à cette époque, à cette inspiration des grandes chansons mélodiques, et à mon père d’une certaine façon. »

Et enfin, il y a « Thérapie » adressée à votre… chat.

« En fait, l’histoire n’est pas très drôle parce que j’ai perdu ce chat qui est mort d’un coup. Et c’est là qu’on se rend compte de la présence et de l’importance d’un animal et de l’amour qu’on leur porte. Puisqu’il s’appelait Happy, et qu’il est parti, j’en ai fait une analogie du bonheur qui part d’un coup. C’est l’éloge de l’instant présent. »

Dans l’écriture de certains morceaux dont « Massaï », on retrouve ce goût du jeu avec la sonorité des mots qui s’entremêlent. C’est presque votre signature.

« C’est vrai. J’ai découvert il y a quelques années que c’était un truc très ancestral puisque les alchimistes à l’époque jouaient beaucoup avec les mots et codaient le langage. Ils appelaient cela la langue des oiseaux, parce qu’elle était entre le ciel et la terre, un peu divine. Et d’une certaine manière, c’est la langue qui m’inspire le plus. C’est jouer avec les sonorités, comme mettre un accent sur ‘supercherie’ qui devient ‘superchérie’. Cela crée de l’amusement, du jeu, mais aussi de la magie. »

Est-ce que cela ne trouble parfois pas le message?

« C’est possible que ça puisse le troubler, mais je suis un musicien d’abord. Je joue avec le son et le sens. Tout ce que j’écris a du sens pour moi. Je pourrais développer presque chaque ligne et décrypter le double sens parce que j’aime bien glisser des messages partout. Ce n’est pas juste une posture pour faire des jeux de mots. Je raconte toujours quelque chose, et ça me comble. Sinon, ce serait superficiel. »

Le morceau « L’Alchimiste » a été écrit par Brigitte Fontaine. Mais c’est un portrait de vous.

« Oui, c’est son portrait personnel. C’est quelque chose d’irrésistible pour moi. Et puis cet album était aussi une façon de célébrer les 20 ans de M. Tous les acteurs que l’on y retrouve, à part Thomas Bangalter qui est nouveau, ont fait partie de mon histoire. »

Quand elle dit de vous que vous êtes à la fois « le plomb et l’or », que veut-elle dire?

« C’est comme dire l’ordinaire et l’extraordinaire, l’ombre et la lumière… Je suis autant le simple Matthieu que la rock star lumineuse sur scène. Tout cela, c’est la même personne. »

On retrouve votre fille dans les chœurs.

« C’est également une façon de faire de ce disque une sorte de transmission, de lui passer le relais, notamment via le morceau ‘Billie’ qui termine l’album. Même si je ne vais pas arrêter la musique pour autant. Pour le moment, elle ne se destine pas de façon explicite alla musique, parce qu’elle est encore jeune. Mais c’est un univers dans lequel elle se sent bien. »

Il y a une tradition à perpétuer? Peut-on être plombier chez les Chedid?

« Oui j’aimerais bien. On a tous très envie d’avoir un Chedid plombier, ça nous rassurerait, pour changer un peu de crémerie. Mais c’est naturel. En fait, la plomberie chez nous, c’est la musique. »

Pierre Jacobs

M « Lettre infinie » – En concert le 24 mai à Forest National