Aux racines de l’eau de ville

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Sur les contreforts du Château de Modave, une vaste réserve naturelle Natagora a pris la place d’un village disparu. L’eau s’y écoule entre les orchidées, puis à travers les couches calcaires pour finir dans les verres des Bruxellois.

Dans un pays comme la Belgique, l’utilisation du sol est partout intensive. Où donc trouver une eau potable qui n’ait pas coulé sur le béton ou à travers des champs gorgés d’engrais ou de pesticides? Cette question, Léopold II, confronté à une pénurie d’eau dans les grands centres urbains, la pose en 1882. Il cherche une solution pour amener de l’eau potable à Bruxelles, notamment, où les files s’allongent devant les fontaines publiques.

Un filtre naturel bien gardé

La solution est trouvée à Modave, sur une vaste propriété où coulent de nombreuses sources alimentant le Hoyoux, affluent de la rive droite de la Meuse. Sur ce vaste domaine, la rivière a creusé son lit dans le calcaire, dessinant une profonde vallée. L’eau de pluie s’infiltre lentement dans les flancs, se filtre naturellement et est récoltée juste avant de rejoindre le Hoyoux. La rivière, traversant différents villages et champs est hélas bien trop polluée aujourd’hui que pour être destinée à la consommation.

L’eau ainsi récoltée est directement potable grâce au filtrage naturel. Et le «filtre» – 450 hectares, dont 374 de réserves naturelles – est choyé à la fois par Vivaqua qui veille à la qualité du précieux liquide, et par Natagora qui a repéré depuis de nombreuses années une intéressante biodiversité sur ces terres intactes. Depuis 1973, Natagora et Vivaqua collaborent pour gérer le site et sa biodiversité.

Gîte de choix pour chauves-souris

En suivant le chemin de cette eau qui part du sommet de la vallée pour suivre les flancs jusqu’aux galeries de captage, il y a moyen de découvrir un vrai écrin naturel. L’impressionnant château, tout d’abord, édifié sur un piton rocheux qui domine de 60 mètres la vallée, accueille des invités de marque. Des touristes japonais qui viennent y fêter leur second mariage, mais surtout une colonie de petits rhinolophes, ces chauves-souris des plus menacées, qui s’est établie dans les combles. Seulement quatre ou cinq de ces colonies sont connues en Wallonie!

Une chauve-souris forestière également très rare, la barbastelle, y a également déjà été observée. On soupçonne que des individus se cachent encore dans l’une ou l’autre cavité des vastes forêts qui recouvrent les collines. En effet, lorsque Vivaqua rachète les terres début du 20e siècle, il s’agit surtout de prairies. Mais le sol ne peut pas être pollué par les intrants agricoles, ni par les déjections animales. Une grande partie de la propriété est alors plantée de feuillus qui seront exploités par la suite, en garantissant une protection du sol efficace. Sur certains flancs abrupts s’étend une belle érablière de ravin, au sol frais et rocailleux. L’humidité et l’ombrage omniprésents sont recherchés par plusieurs fougères comme la scolopendre. Une autre fougère, la matteucie, a implanté dans un taillis de noisetiers son unique colonie en Belgique!

Descendant dans des zones moins vulnérables de la forêt, on croise des structures en bois diverses: caillebottis, refuges en rondins. Il s’agit de traces laissées par le CRIE de Modave, installé dans une dépendance du château. Ce Centre Régional d’Initiation à l’Environnement, géré par Natagora, profite des milieux riches et variés du parc pour multiplier les actions de sensibilisation. Accueil des classes et ateliers nature s’y clôturent quasi chaque année par la Fête de la Pomme dans les vergers du jardin.

Les pelouses calcaires, perles de la réserve

Au sortir d’un bois, se déroule un des bijoux naturalistes de la réserve: une superbe pelouse calcaire où poussent en touffe le thym, l’origan et la sarriette. Selon les saisons s’y déploient de larges tapis d’hélianthèmes ou de belles espèces d’orchidées comme l’épipactis brun-rouge, l’orchis homme pendu ou la platanthère des montagnes. En fond de vallée coule le Hoyoux entre de larges prairies de fauche. La vedette des lieux est le cincle plongeur. Cet étonnant oiseau, qui «vole» dans l’eau sous les rivières à courant rapide pour dénicher des insectes aquatiques, reste toute l’année sur le site pour le bonheur des amateurs de passage. Une balade de 7,5 km, balisée d’un losange rouge, part du château et permet de découvrir la partie sud de la réserve, y compris la vallée du Hoyoux. Une belle opportunité de sortie en ce début de printemps.