Le beau temps plombe-t-il les voyagistes?

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Photo gradyreese/Istock.com

Part-on moins en vacances lorsqu’il fait beau chez soi? C’est ce que mettent en avant les géants européens du tourisme Thomas Cook et TUI pour justifier une partie de leurs pertes financières, un argument qui laisse sceptiques les voyagistes français.

Il y a quelques semaines, TUI, numéro un du voyage en Europe, a lourdement chuté en Bourse après avoir annoncé un creusement de ses pertes trimestrielles et l’abandon de ses objectifs de croissance.

Parmi les principales raisons avancées par le groupe allemand aux 27 millions de clients annuels: « l’impact d’un été inhabituellement et extraordinairement chaud en 2018 dans le nord de l’Europe, qui s’est traduit par une augmentation des réservations tardives et des marges plus faibles ».

« Les acteurs du tourisme n’aiment pas quand il fait chaud, et il fait chaud. Les gens partent en vacances quand il pleut », soulignait dès août Friedrich Joussen, PDG de TUI.

Son rival Thomas Cook, dont les comptes ont basculé dans le rouge l’an dernier, déplore lui aussi, outre la livre faible et un moindre engouement pour l’Espagne, « la période prolongée de chaleur durant la saison clé de l’été ».

Selon lui, dès mai 2018, la demande s’est « fortement réduite avec des consommateurs sur nos marchés européens repoussant leur décision de départ en vacances car ils profitaient de températures record chez eux ».

En février, Thomas Cook a affirmé que cette tendance se poursuivait sur 2019, avec une moindre demande des clients pour le soleil d’hiver, et de « l’incertitude » sur les réservations pour l’été à venir.

Moins de « dernière minute »

Les températures caniculaires de l’été dernier ont-elles joué à ce point sur les flux touristiques en Europe? Cet argument « météo » fait débat dans la profession comme chez les analystes.

« L’été inhabituellement chaud en Grande-Bretagne a certainement poussé de nombreux Britanniques à rester chez eux pour les vacances, du moins ceux qui avaient tendance à faire des réservations de dernière minute. Mais la faiblesse de la livre par rapport à l’euro et au dollar n’a pas non plus aidé », commente prudemment Russ Mould, analyste chez le courtier britannique AJ Bell.

« Ça me paraît hautement improbable », juge pour sa part Alain Capestan, PDG de Comptoir des Voyages et directeur général de Voyageurs du Monde. Des retards dans les prises de réservations? « Admettons. Mais que cela ait un impact sur les souhaits de voyager des gens, en termes de ‘je pars’ ou ‘je ne pars pas’, je n’y crois pas, du moins en France. Je ne vois pas une variation de climat suffisamment forte pour les faire renoncer. »

« Pour la clientèle française il n’y a pas de sujet », renchérit Jean-Pierre Mas, qui représente les agences de voyage hexagonales, soulignant que « la destination Tunisie a fortement progressé malgré la chaleur ».

Vraie raison ou faux prétexte?

Alors, la météo, vraie raison ou faux prétexte à une perte d’activité des voyagistes? « Les deux », estime Didier Arino, directeur du cabinet spécialisé Protourisme. « Ça y a contribué: les Anglais, Allemands et Néerlandais, quand il fait beau chez eux ou sur le littoral de la Manche, vont moins chercher le soleil ailleurs. Mais ce n’est pas la cause principale. Et ça permet de cacher des problèmes structurels, comme un marché atone ou le fait que les vacanciers réservent de plus en plus seuls leurs séjours. »

Didier Arino juge également que « TUI et Thomas Cook ne se sont pas adaptés à un modèle de tourisme de masse qui tend à changer, les jeunes vont par exemple moins au soleil et préfèrent les destinations urbaines même en été ».

Ces géants du voyage « ont des fortes concentrations de populations sur des zones données, c’est leur modèle, et c’est donc plus sensible que des voyagistes avec des zones mieux réparties sur la planète », confirme Alain Capestan.

Quels que soient les aléas climatiques, l’appétence globale pour les voyages reste une tendance de fond, « car les consommateurs préfèrent dépenser leur argent pour des expériences plutôt que des biens physiques », conclut Russ Mould.