Grégoire Delacourt :  » Quand j’étais enfant, j’ai vu des gamins prendre leur douche avec leur slip car ils avaient peur »

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Poignant, oppressant, déchirant, interpellant… On ne trouve pas les mots justes pour vous décrire le nouveau roman de Grégoire Delacourt. «Mon Père» ne nous a pas laissé indifférent, il ne peut laisser personne indifférent… C’est un auteur en colère que nous avons rencontré la semaine passée.

Votre roman est publié au même moment où la pédophilie dans l’Église est au cœur de l’actualité.

«Le livre vient de loin, il n’est pas lié à l’actualité immédiate. Ce sujet est l’actualité depuis trop longtemps. Cela fait 40-50 ans que je le sais. Il m’a fallu du courage et de l’audace pour écrire ce livre. Ce n’est pas un livre que l’on écrit tout de suite. Mais c’est vrai que l’actualité brûlante n’arrive que maintenant. J’aurais aimé qu’elle arrive bien avant, cela aurait évité tous ces enfants violés.»

Pourquoi, à votre avis, les langues se délient plus facilement aujourd’hui?

«On ne parlera jamais facilement de ce genre de choses. Je pense que le temps aide à se libérer. Par exemple, on le voit avec le mal fait aux femmes. Weinstein a été le déclencheur d’une colère très ancienne. Il est temps qu’on s’occupe des enfants. Comme je le dis dans mon roman, le législateur s’en fout des enfants, ils ne votent pas. Ça ne vaut rien électoralement un enfant. C’est terrifiant mais c’est vrai. En France, on vient seulement de mettre un secrétaire d’État de la Protection de l’enfance. Avant, il n’y en avait pas! Je suis en colère!»

Quel est le lien entre l’histoire d’Abraham prêt à sacrifier son fils Isaac et un enfant abusé sexuellement par un prêtre? Le silence. À l’instar d’Isaac, Benjamin, le petit garçon violé par un prêtre dans ‘Mon Père’, s’est tu. Il a gardé, pour lui, les viols qu’il a subis. Un silence insoutenable qui rend encore plus dingue son père. «Je m’étais donc tu et j’avais essayé de comprendre pourquoi le silence raconte toujours une immense souffrance, et pourquoi il est tellement difficile de le briser», peut-on lire dans le nouveau roman de Grégoire Delacourt. Ce père, perdu et en colère, ne pense plus qu’à une seule chose: venger son fils. Mais qu’est-ce que la vengeance? Qu’est-ce que la justice? Que peut-on attendre d’une réparation? À travers son roman, l’auteur nous interroge sur la question du pardon, du silence et de la culpabilité. Comment un père peut-il protéger son fils? Grégoire Delacourt est en colère, et cela se ressent tout au long du récit. Le lecteur est confronté, lors de ce face-à-face oppressant entre le prêtre violeur et le père de Benjamin, à des descriptions de scènes de viols et d’attouchements qui lui donneront des haut-le-cœur. Mais ne vous méprenez toutefois pas: l’auteur livre une écriture juste et sobre, loin de tout sensationnalisme. «Mon Père» est un livre choc, un livre colère, un livre nécessaire au vu de l’actualité. (mh)

«Mon Père», de Grégoire Delacourt, éditions JC Lattès, 256 pages, 18€

5/5

 

Vous dites que cela fait 40-50 ans que vous le savez. Vous étiez vous-même un enfant à cette époque.

«J’ai été en pension chez les Jésuites à 10 ans. On n’est pas aveugle. On le sent, on le frôle. Il n’y a pas que dans l’Église. Cela existe aussi dans les clubs de sport, dans les familles… Il ne faut pas fermer les yeux! 80% des abus se passent dans les familles. Le nombre de parents qui ferment leur gueule! Si papa va en taule, il n’y a plus la paie… Ça peut malheureusement être lié à des contraintes économiques. On préfère protéger la meute et sacrifier le plus faible.»

Et puis, il y a aussi le silence de la victime. L’enfant n’ose pas dire les choses.

«J’ai lu beaucoup de récit d’enfants qui expliquent, une fois adultes, que les mots qu’ils utilisaient étaient presque poétiques. On parle de caresse, de zizi, que c’était chaud. Ce ne sont pas des mots comme nous les utilisons, adultes. Et puis, vers qui peut se retourner l’enfant? Vers ses parents qui risquent de ne pas le croire? Alors il garde ça pour lui.»

Dans votre roman, Benjamin, le petit garçon victime d’abus, aurait pu le dire à son père. Contrairement à sa grand-mère qui est tellement pieuse qu’elle n’aurait pas cru ça possible.

«Elle est bigote, c’est donc très compliqué. Les enfants ne sont pas toujours crus. Et puis, il y a des enfants qui mentent. Souvenez-vous de l’affaire d’Outreau. C’est très compliqué une parole. Et qui la recueille? Quand celui qui devait vous protéger -un papa, un curé, un policier- vous trahit! Vous vous rendez compte?! Si votre père vous faisait du mal, tout votre monde s’effondrerait! À qui peut-on faire confiance après ça? Et quand cette personne vous dit que Jésus est très content de ce que vous faites… Dans ce genre de situation, il faut en plus savoir que pour le prêtre, c’est comme des relations amoureuses. Il repère, il drague, il dit ce que l’enfant veut entendre… Il va lui parler de Jésus, lui expliquer que ce qu’ils font c’est quelque chose d’unique au monde, il n’y a que ceux qui s’aiment qui font ça… Le prêtre a des relations régulières avec le même gamin… Jusqu’au moment où il se fait prendre ou que le gamin arrête tout. Ce n’est pas une pulsion, comme c’est le cas d’un violeur qui attrape un enfant à la sortie d’école, le viole et le tue.»

Dans votre roman, on comprend aussi que le prêtre ne voit pas le mal dans ce qu’il fait.

«Pour le prêtre, c’est de l’amour. Ces prêtres viennent d’une culture, d’une époque où les gamins se baignaient ensemble nus sans qu’on pense à mal. Puis, ça s’est déréglé dans leur tête.»

Comme dans la triste réalité, dans votre roman, l’Église essaie de cacher les abus de ses prêtres. Elle les mute dans d’autres paroisses.

«C’est terrifiant. C’est de la politique. On est dans un film d’espionnage. Le mec se fait choper, il est espion, on l’exfiltre, on le remet dans une autre paroisse ou même dans un autre pays! Dans le livre ‘Église, la mécanique du silence’, les journalistes racontent le cas d’un prêtre qui a violé, qui a été remis dans une autre paroisse mais a récidivé. L’Église a fini par le changer de pays tout simplement. Elle l’a mis au Congo dans une paroisse avec des gamins de 8 à 10 ans. Dans l’actualité, on parle de Barbarin. Il a protégé tout un système pour ne pas qu’il s’ébranle.»

Ce roman n’était-il pas aussi une manière de sortir vous-même du silence?

«Bien sûr, je parle pour mes potes, pour tout ce que j’ai frôlé et qui m’a frôlé, je parle pour toutes ces frayeurs. Il y a des passages très clairs sur la pension et les nuits qu’on y passait. Je les ai vus ces gamins. J’ai vu des gamins prendre leur douche avec leur slip car ils avaient peur!»

Comme votre personnage principal, vous êtes-vous demandé comment protéger votre fils?

«Le protéger, c’est compliqué. C’est d’abord l’éducation. Et puis, il faut faire comprendre très tôt à nos enfants que quoi qu’il arrive, ils peuvent tout nous dire. Ils ne seront pas jugés, pas punis, il n’y aura pas d’emportement de notre part. Un enfant qui n’arrive pas à vous parler, il se tue lui-même. Il faut créer des lieux de parole. L’enfant doit avoir confiance en la capacité de l’adulte à les écouter. Il faut aussi enlever le sentiment de honte et lui faire comprendre que ce n’est pas de sa faute.»