Juliette Binoche : «Je n’ai aucune envie de revenir à mes 20 ans»

Juliette Binoche n’a peur de rien! Intello parisienne en janvier dans ’Doubles Vies’, astronaute avec Robert Pattinson (‘High Life’, sortie le 20 mars), on la retrouve cette semaine en séductrice masquée dans le thriller ’Celle que vous croyez’. Elle y incarne une femme se cachant derrière un faux profil pour plaire à un homme plus jeune qu’elle. On l’a rencontrée lors du dernier festival du film de Berlin, dont elle présidait le jury.

Qu’est-ce qui vous a attirée dans l’histoire de Claire, cette professeure de lettres créant un avatar plus jeune qu’elle?

Juliette Binoche: «Le sentiment d’abandon que ressent cette femme. Elle est lâchée par son mari, et méprisée par son nouvel amant, bien plus jeune qu’elle. C’est un point de départ qui m’intrigue. Tous les repères qu’elle a utilisés jusqu’à présent pour se définir disparaissent: sa jeunesse, son pouvoir de séduction… Elle va jusqu’à se créer une nouvelle identité pour retrouver une forme de dignité. L’enjeu pour elle est de parvenir à nommer cette peur de l’abandon, plutôt que de continuer à courir derrière sa jeunesse.»

Le cinéma français surfe habituellement sur le cliché inverse, celui de la jeune femme au bras d’un homme plus âgé…

«Peut-être, mais nous avons Macron (rires). Molière en parlait déjà, le pouvoir est aux mains des hommes. Nous avons été éduqués avec ce stéréotype, et les producteurs le reproduisent. Et devinez quoi… ce sont des hommes!»

Comment avez-vous différencié les deux facettes de ce personnage?

«Leur système de croyance est différent. Claire ne croit pas qu’on puisse l’aimer, à cause de son âge. Alors que dans la peau de son avatar, Clara, elle y parvient. Ça donne deux personnages différents car l’extérieur reflète l’intérieur.»

La célébrité aussi, ce n’est pas une forme d’avatar?

«D’une certaine façon, oui. La représentation d’une actrice est très spécifique. C’est un rôle en soi. Quand j’étais petite et que j’enfilais des robes de princesse chez mes copines, j’imaginais devenir quelqu’un d’autre. Je prenais du plaisir à sauter dans un monde féerique. La célébrité tire sur ce fantasme. On sait très bien que c’est un jeu. Mais quand je suis dans ma cuisine avec mes enfants, je suis dans un autre rôle. Je ne suis pas née mère, je le suis devenue. Le tout est d’être sincère.»

Avez-vous peur de vieillir?

«Mon métier m’impose de me donner à la caméra. Alors si j’ai peur de vieillir, il faut au moins que j’arrive à m’en amuser. Ce n’est certainement pas facile, mais c’est le défi que la vie nous offre. Et franchement, je n’ai aucune envie de revenir à mes 20 ans.»

Comment s’est passé le tournage avec François Civil, qui incarne le jeune homme que vous séduisez?

«Le plus bizarre, c’est qu’il a joué mon fils dans un film il y a huit ans à peine (rires). Du coup, il paniquait complètement, alors que moi, je faisais des blagues. Je lui disais qu’il avait bien grandi, que passer du rôle du fils à celui de l’amant était une belle promotion (rires).»

Vos rôles semblent plus audacieux depuis quelques années.

«Tout à fait, je pense que c’est justement mon âge qui m’y autorise. Je fais moins attention à ce qu’on pense de moi, et je me sens plus libre. Il y a aussi l’urgence d’exprimer autant de choses que possible avant qu’il ne soit trop tard. Et puis j’ai la grande chance de pouvoir choisir ce que je veux faire. Ce n’est pas le cas de tous les acteurs. J’aurais beaucoup plus peur si je n’avais pas cette liberté.»

Tout va bien, en somme?

«Pour moi, oui (rires). Non mais sérieusement, je suis moins optimiste quand je regarde autour de moi. Le monde change et c’est très bien, mais le réchauffement climatique est un drame qui nous pend au nez et j’essaie de le mentionner dès que possible en interview. Nos gouvernements ne bougent pas assez. Leurs grands sommets n’apportent aucun changement. Je crois que c’est le bon moment de se montrer féroce. Pas dans 20 ans.»

Quel est votre rapport aux nouvelles technologies?

«Tout dépend de notre façon de les utiliser. Ce n’est ni bon, ni mauvais, juste un médium. J’utilise Instagram par exemple.»

Et Tinder?

[Explose de rire] «Alors là je n’ai jamais été dans cette position! Mais j’écoute les histoires autour de moi, et nombre d’entre elles sont très heureuses.»

Avez-vous déjà envisagé de créer un faux profil pour voir ce que ça fait de ne pas être Juliette Binoche?

«Je ne suis déjà pas moi-même dans tous mes films alors franchement… (rires). Je n’ai pas vraiment besoin d’une autre échappatoire.»

Stanislas Ide

En quelques lignes

Il y a deux films dans ‘Celle que vous croyez’. Le premier mettra tout le monde d’accord: le portrait de Claire, une quinquagénaire se sentant faner. Au point de créer un faux profil en ligne, et d’y trouver l’assurance et la jeunesse dont elle a besoin. Juliette Binoche plonge dans le rôle tête baissée et nous entraîne dans un tourment de fragilité et d’humour. Il lui suffit de quelques regards désorientés mais complètement habités pour mettre à jour l’injustice que l’on devine: le déséquilibre social entre un homme et une femme face au temps qui passe. Et c’est fascinant! Malheureusement, le réalisateur Safy Nebbou (‘L’autre Dumas’, ‘L’empreinte de l’ange’) a une autre idée en tête, et il détourne l’histoire vers un thriller franchement pataud. Claire se perd dans son mensonge; ne serait-elle pas un peu psychopathe sur les bords? Rebondissements inutiles, rencontre plutôt fade avec le jeune Alex (François Civil, ‘Dix pour Cent’), le scénario part dans tous les sens. Certains apprécieront ce jeu du chat et de la souris numérique. Mais on regrette vraiment que cela déforce le propos initial.(si) 2/5