Ghalia Benali, voix divine et actrice dans le drame ‘Fatwa’

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Il ne faut pas aimer son personnage pour l’incarner de manière convaincante. Dans le drame tunisien captivant ‘Fatwa’, Ghalia Benali joue une mère qui pleure la mort de son fils et se dresse contre la religion et la tradition. «Elle est trop extrême.»

«Désolée, j’ai un peu perdu la voix», m’explique Ghalia Benali en me serrant la main. «J’ai chanté toute la journée, hier.» On ne va pas le lui reprocher. La charismatique chanteuse bruxelloise est une des grandes stars de la musique du monde et attire aussi désormais 15.000 personnes à ses concerts dans les pays arabes. La musique est sa grande passion, mais elle fait aussi, peu à peu, son chemin dans le monde du cinéma.

Dans ‘Fatwa’, son quatrième film, elle incarne Loubna, une Tunisienne extrêmement indépendante, opposée à toute forme de religion, qui pleure le décès de son fils, victime d’un accident. Mais s’agissait-il vraiment d’un accident?

Ghalia Benali: «Je ne joue pas souvent dans des films, car cela me demande des efforts de lâcher un personnage par la suite. Je n’ai pas de formation d’actrice et je n’ai donc pas non plus de technique, ce qui fait que chaque rôle reste encore en moi pendant deux à trois mois. ‘Fatwa’ a été doublement difficile, car je ne suis pas toujours d’accord avec mon personnage, loin de là.»

Qu’est-ce qui vous dérange chez elle?

«Elle est trop extrême dans ses opinions. Elle ressemble en cela aux politiciens. Loubna est trop athée et aime trop le faire savoir. Le résultat, c’est qu’elle n’est plus en phase avec la société dans laquelle elle vit et elle perd sa crédibilité. C’est à cause de gens comme elle que les extrémistes religieux parviennent à prendre le pouvoir. Je n’ai donc pas de sympathie pour elle, même si une fatwa a été prononcée contre elle à cause de ses déclarations. Voilà ce qui se passe quand on provoque de telle manière, me dis-je alors. Attention, je n’ai aucune indulgence pour ces fondamentalistes. Je ne veux même pas les qualifier de musulmans. C’est une mafia. Mais des gens comme Loubna leur donnent néanmoins une raison d’exister.»

Mais elle se montre parfois tout de même plus conciliante.

«Oui, parce que j’ai insisté auprès de Mahmoud Ben Mahmoud, le réalisateur de ‘Fatwa’. Je voulais la rendre un peu plus sympathique. C’est la raison pour laquelle nous avons ajouté la scène où, lors de l’enterrement, elle aide quand-même à préparer le repas pour les pauvres et les nécessiteux, comme le veut la tradition musulmane. Ce repas est une offrande pour l’âme du défunt. À ce moment-là, Loubna est tout simplement redevenue une femme du peuple et elle ne se place plus au-dessus des autres.»

‘Fatwa’ brosse un portrait acéré de la Tunisie et des tensions politiques et religieuses qui y règnent. Est-ce un sujet qui vous préoccupe beaucoup généralement?

«Pas en tant qu’artiste. Tout le monde sait que je ne parle pas de politique. Je n’aime pas les politiciens. Ils ont tous la langue de bois et disent des mensonges de toute façon. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont les gens pensent et vivent, ce qu’ils font et disent et écrivent. Je chante l’amour.»

N’est-ce pas un peu bizarre alors de jouer dans ce film?

«Je l’ai fait pour Mahmoud Ben Mahmoud, qui est pour moi un des réalisateurs les plus importants de Tunisie. Je le connais d’ailleurs depuis très longtemps. Il m’a tenu dans ses bras alors que j’étais à peine née. Il étudiait en Belgique à l’époque et connaissait mes parents, qui étaient aussi des étudiants tunisiens. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour lui. Il est non seulement cinéaste, mais aussi historien, théologien et politologue. C’est un formidable conteur. Il vient d’une famille qui a produit plusieurs générations d’imams, mais il a décidé qu’il préférait faire des films. Même s’il est à sa manière aussi une sorte d’imam. Un bel imam, athée. (rires)»

Avez-vous autant de plaisir sur un plateau de cinéma que sur scène?

«Cela commence à venir. Avant, c’était très difficile pour moi. En réalité, je ne voulais pas jouer la comédie. J’avais l’impression que faire du cinéma c’était mentir, alors qu’à travers mon travail d’artiste, je veux justement m’exprimer moi. Chaque fois que je suis sur scène en tant que chanteuse et que je communique avec le public, je découvre des choses en moi. Là, je peux vraiment être présente. Cela a pris beaucoup de temps avant que je ne comprenne qu’il est possible de le faire aussi dans un film, mais d’une autre manière. Vous pouvez faire appel à vos propres expériences et émotions pour donner vie à un personnage.»

Ruben Nollet

En quelques lignes

Les tensions religieuses en Tunisie, c’est sans aucun doute un sujet important, mais pas très sexy de prime abord. Si vous voulez faire un film sur un tel sujet, mieux vaut donc trouver une ‘accroche’ supplémentaire. Et c’est exactement ce que fait le réalisateur Mahmoud Ben Mahmoud. Dans ‘Fatwa’, nous suivons un Tunisien qui retourne au pays après de longues années d’absence. Non pas qu’il en ait tellement envie, mais parce qu’il doit enterrer son fils mort dans un accident de la route. Plus il se renseigne sur les circonstances de l’accident, plus il doute de la version officielle. ‘Fatwa’ dit tout ce que vous devez savoir sur le clash entre les Tunisiens modérés et les fondamentalistes islamistes et raconte en même temps une histoire policière captivante et même bouleversante. Très bien fait.(rn) 4/5