Bo Burnham pour ‘Eighth Grade’ : « On se souvient de nos vies comme de films »

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Bo Burnham a de quoi impressionner. Célèbre à 16 ans grâce à ses vidéos YouTube, il est suivi par des millions de fans qui dévorent ses spectacles de stand-up sur Netflix (‘What’ et ‘Make Happy’). Le voilà aux commandes de son premier film, acclamé par la critique. Rencontre avec un petit génie qui n’a pas fini de nous surprendre.

‘Eighth Grade’ est le portrait de Kayla, une ado mal dans sa peau qui s’efforce de plaire à tout le monde via les réseaux sociaux. Pourquoi avoir décidé de faire un film sans jouer dedans?

Bo Burnham: «J’ai fait du stand-up pendant longtemps et ça commençait à me fatiguer un petit peu. Je voulais travailler avec de nouvelles personnes, et on s’est mis à lire des scénarios. Mais vraiment, ce qu’on voulait, c’était parler d’internet et regarder ce que ça fait de grandir avec aujourd’hui. L’idée de départ n’était certainement pas de parler de l’adolescence. Je voulais parler de ce que je ressentais… et bizarrement c’est passé par le personnage d’une jeune fille de 14 ans.»

Avez-vous toujours voulu réaliser un film?

«Je n’étais pas un ado courant les rues avec une caméra au poing, non. J’ai grandi en voulant faire du théâtre, et je me suis retrouvé à faire du stand-up. Et en préparant mes deux spectacles, j’ai réalisé à quel point mon plaisir passait par la mise en scène. J’aime bosser avec les acteurs, j’aime composer avec le travail technique d’autres personnes.»

Le film n’a rien de brouillon. Comment avez-vous fait pour ne pas vous planter?

«Ah c’est sûr que je ne pouvais pas trop déconner (rires). Je me suis entouré de gens talentueux, voilà. D’une façon générale, c’était une équipe jeune et énergique. C’est un film sur l’ère numérique, tournée de façon très numérique.»

Comment avez-vous trouvé Elsie Fisher, cette inconnue de 14 ans qui crève l’écran?

«Elle s’est tout bêtement présentée au casting. Je crois qu’elle est la deuxième actrice que nous avons auditionnée, et j’ai directement su qu’elle devait interpréter Kayla. Toutes les autres jouaient la timidité de façon passive, alors qu’Elsie a directement compris que quelqu’un de timide peut se forcer à être sûre d’elle. Et peut vouloir dire quelque chose, tout en n’y parvenant pas.»

Ado, vous étiez aussi bizarre que Kayla?

«J’imagine que oui, mais je pense que la vie d’adulte est encore plus embarrassante que l’adolescence. La vie en général est tellement gauche… Mais on a tendance à se souvenir de notre vie comme d’un film, et on finit par oublier les trucs louches.»

Le père de Kayla ne comprend rien au monde dans lequel elle grandit.

«Aujourd’hui, il suffit d’un écart de 3 ans avec quelqu’un pour penser venir d’une autre planète. J’ai failli faire un infarctus quand quelqu’un d’un peu plus jeune que moi m’a dit qu’il utilisait Twitter depuis l’école primaire (rires)! Kayla, elle, parle de Snapchat. L’écart entre les générations est de plus en plus petit. Bientôt on parlera en mois, et plus en années.»

Beaucoup de comiques se plaignent de ne plus pouvoir rire de tout. Mais vous semblez tout oser, sans jamais attirer de critiques.

«Certains pensent que c’est une mauvaise époque pour la comédie, mais je préfère jouer devant un public prêt à bondir qu’une foule de gens endormis. Les gens comprennent enfin qu’une blague n’est pas juste une blague. Le stand-up doit être un espace où l’on peut explorer l’humour noir sans aucune barrière. Cela dit, les blagues peuvent refléter des pensées socialement toxiques, et c’est à nous d’en prendre conscience. Quand un humoriste ne fait que des blagues sur les homos, il y a un problème.»

Vous allez revenir au stand-up?

«Oui, j’essaie d’y revenir, mais je ne sais pas encore quand.»

Stanislas Ide

 

En quelques lignes

Est-ce que l’adolescence est encore plus difficile à traverser depuis l’apparition des réseaux sociaux? Kayla, 14 ans, vit avec son père célibataire. Tous les jours, elle poste des vidéos d’elle parlant de sa vie à l’école. Problème: personne ne les regarde. Pour sa première réalisation, le jeune comique Bo Burnham (28 printemps au compteur) fait très fort! Avec l’énergie d’un lion, il filme l’adolescence telle qu’elle est: profondément bizarre. Boutons sur le front, timidité maladive, hormones en pleine explosion… Imaginez ‘Ghost World’ de Terry Zwigoff ou ‘Les Beaux Gosses’ de Riad Sattouf, mais à l’ère de Snapchat. Et Burnham a l’intelligence de ne pas juger son époque. Oui, notre rapport à l’image a complètement changé depuis qu’on a tous un téléphone en poche, et on sent bien que ça l’intéresse. Mais on échappe heureusement au prêchi-prêcha sur les dangers de la toile. Derrière la comédie générationnelle, c’est la tendresse du regard posé sur Kayla qui compte. Car finalement, être ado, ça revient toujours à la même chose: un mélange d’empressement et de panique… avec un potentiel comique indéniable.(si) 4/5