Philippe Besson : «C’est curieux de voir que je tombe amoureux de personnes qui m’assignent à l’ombre»

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JOEL SAGET / AFP

Pour la deuxième fois dans sa carrière d’écrivain, Philippe Besson nous livre une autofiction. Il revient sur un amour de jeunesse et sur l’année, la plus belle dira-t-il, durant laquelle il a jonglé entre passion et maladie. Un livre intime… mais qui tend vers l’universel.

C’est la deuxième autofiction que vous écrivez. Pourquoi continuer sur cette route?

«C’est ‘Arrête avec tes mensonges’ qui a ouvert cette brèche. Jusqu’à ce livre, je n’avais écrit que des romans. Et cela m’allait très bien puisque j’aime bien ça: faire fiction, écrire des histoires, inventer des personnages. Partir dans des dispositifs qui relèvent prétendument de l’imaginaire et vivre d’autres vies que la mienne tout en me donnant le bon rôle, c’est très agréable. Puis en 2016, une rencontre m’a conduit à devoir écrire ‘Arrête avec tes mensonges’ sur Thomas Andrieu. À partir de ce moment-là, il y a eu une première phase très déconcertante: je me suis demandé si j’allais continuer à écrire après ça. C’était une remise en cause très profonde. Je n’ai pas pu écrire pendant des mois d’ailleurs. En tout cas, je ne me voyais pas écrire des romans. Et puis, je suis tombé sur une photo sur laquelle j’apparais aux côtés de Paul Darrigrand. De la même manière que Thomas Andrieu avait forgé une partie de mon destin, Paul Darrigrand en a inventé la suite. Il a précipité l’homme que je suis devenu.»

Notre avis
Quand je referme un livre de Philippe Besson, je suis souvent bouleversée. Bouleversée par l’histoire. Car aussi intime puisse être son récit, il arrive à me toucher dans ma propre intimité, dans mes propres vécus et désirs. Bouleversée par l’écriture. Car elle est juste, délicate, poétique. Bouleversée par l’authenticité, la générosité, que l’on retrouve dans tous ses romans.
Une fois de plus, c’est donc très touchée que j’ai refermé un livre de Philippe Besson. Dans «Un certain Paul Darrigrand», l’auteur français se dévoile encore un peu plus tout en nous faisant réfléchir sur nos propres amours. Qui est ce Paul que Philippe a tant aimé au point d’en souffrir mentalement et physiquement? Qui est notre Paul à nous, lecteurs, qui découvrons l’histoire de ces deux amants? Sort-on réellement indemne d’une relation aussi passionnée dans laquelle on a aimé plus que l’autre ne nous a aimés? Avec cette autofiction, Philippe Besson parle à chacun d’entre nous en nous faisant voyager dans sa propre vérité.
«Un certain Paul Darrigrand», de Philippe Besson, éditions Julliard, 19€, 216 pages
4/5

C’est une année charnière que vous avez passée. Vous dites que c’est l’année la plus heureuse.

«C’est une année passée au bord du précipice, et qui a pourtant été la plus heureuse. C’est ce hiatus qui m’intéressait d’explorer. Je dis toujours que c’est la plus belle année de ma vie car j’ai marché au bord du précipice et je ne suis pas tombé. C’était très dangereux, étrange et inquiétant par moments mais c’était aussi éblouissant et plein de ferveur.»

On trouve beaucoup de similitudes entre les histoires d’amour que vous avez eues avec Paul et Thomas. Dans les deux cas, vous avez dû vous cacher par exemple. Dans votre livre, vous vous demandez pourquoi vous vous dirigez vers ces hommes qui ne vous acceptent ‘qu’à la condition d’être occulté’.

«C’est terrible, oui. Les raisons sont différentes. Thomas voulait que les choses restent secrètes parce qu’il y avait un certain déterminisme social qui l’obligeait à ne pas assumer ce qu’il était publiquement et qui le dévouait à une autre existence. Chez Paul, la raison est l’ambiguïté sexuelle, la difficulté à assumer une forme d’identité sexuelle, et le fait qu’il est marié. Dans les deux cas, ça s’explique. Mais je suis obligé de reconnaître que c’est curieux de voir que je tombe amoureux de gens qui précisément m’assignent à l’ombre, à l’obscurité, me cachent, me dissimulent. Je n’ai pas fait de psychanalyse donc je ne sais pas ce que ça veut dire.»

J’allais justement vous demander: pourquoi à votre avis?

«Je ne sais pas pourquoi, et peut-être que la réponse me déplairait. Mais en même temps, j’ai tendance à penser que tout d’abord, j’aime beaucoup l’ombre parce que c’est là que s’y jouent des choses essentielles. C’est bien de vivre à l’abri des regards: les relations clandestines sont des relations fortes parce qu’elles n’appartiennent qu’à nous, et ce qui n’appartient qu’à vous est forcément très précieux. Et ensuite, je pense que j’ai un goût pour les amours empêchés, impossibles. Les amours linéaires m’ennuient très vite. Je pense que quand il y a une difficulté je me sens plus galvanisé, plus tenté d’y aller. J’aime la douceur du danger.»

Surtout quand on a 20 ans.

«Oui, en effet. On a une sorte d’âme romantique et d’exaltation qui fait que plus c’est compliqué, plus c’est alambiqué, plus c’est accidenté, et plus c’est tentant. Surtout moi qui suis un garçon finalement assez conventionnel. J’aime l’idée que mes histoires d’amour m’ont sorti de la norme, de la convention, du prévisible. Je faisais dans ma vie des choses éminemment prévisibles mais au moins mes amours étaient, eux, imprévisibles.»

La difficulté aussi est de connaître vraiment l’autre. Vous parlez dans votre livre de la ‘part de l’inconnaissable’.

«J’aime bien cette idée. On peut se sentir désarçonné quand quelqu’un nous résiste, et qu’on ne sache pas tout sur lui, quand l’autre nous paraît insaisissable. Ça nous met évidemment dans une situation d’inquiétude, de danger. Mais en même temps, c’est rassurant de se dire qu’il y a toujours quelque chose à découvrir. Puis surtout, j’aime l’idée que l’autre ne se dévoile pas entièrement, qu’il garde quelque chose à lui. Moi je garde toujours quelque chose à moi dans toutes les relations que j’ai eues. Je ne me suis jamais livré entièrement. On a des jardins secrets, des parts d’intimité qui ne relèvent que de nous. On n’a pas d’obligation de transparence. Je déteste la transparence, je trouve ça atroce. Quand j’écris par exemple, ça n’est qu’à moi. Personne n’a le droit d’entrer, y compris mon compagnon. Il ne sait pas sur quoi j’écris, et il ne peut lire le livre qu’une fois achevé. L’écriture est l’exercice le plus solitaire qui soit. Vous ne pouvez pas faire rentrer quelqu’un dans le livre. Ça serait comme faire rentrer un virus dans une chambre de malade. Il faut avoir une forme d’égoïsme. On n’est pas qu’aux autres. On est à soi aussi.»

Dans ce livre comme dans ‘Arrête avec tes mensonges’, vous nous parlez de la nécessité d’être soi et de ne pas se perdre. Quand on mène une double vie comme Thomas et Paul, est-on vraiment soi dans les deux vies?

«On est double. On pourrait se dire que comme on est double, on est dans la duplicité, dans le mensonge, dans l’incomplétude puisque finalement, on n’est jamais soi, dans aucune des deux vies. En même temps, on pourrait se dire aussi qu’on est très complet quand on est double parce qu’on a toutes les facettes, on est pile et face, l’envers et l’endroit, la face et le revers. On pourrait se dire que ces gens-là sont certes complexes et compliqués mais ils sont aussi plus entiers, plus pleins que nous, plus intenses, denses.»

Les avez-vous sentis entiers quand ils étaient avec vous?

«Je les ai sentis, en tout cas, riches et intenses. Ils n’étaient pas ordinaires, ils avaient quelque chose en plus. C’est pour ça que je les ai aimés d’ailleurs. Car ils étaient singuliers et uniques. Ils étaient à la fois dans le bonheur et dans la souffrance, dans le don et le refus, dans l’abandon et le contrôle, dans la lumière et dans l’ombre. J’aime bien cette ambivalence. J’aime les funambules, ces gens qui sont sur un fil et qui cherchent à avoir une forme d’équilibre.»

Quand on accepte sa sexualité comme vous, cela ne vous énerve pas quand vos amants n’acceptent pas la leur?

«Par moments si, bien sûr. Je me disais que c’était plus simple de tout assumer, de choisir son camp, de vivre entièrement et pas en demi, en lumière et pas dans l’ombre. Mais la simplicité est-elle un but en soi? On peut aussi aimer la complexité ou en être prisonnier. Les gens ne sont pas d’un bloc, ils sont nuancés. Il faut écouter cette nuance. Personnellement, je ne me sens pas comme ça, j’ai l’impression d’être assez défini. Mais ça, c’est moi.»

Paul revient vous voir quelques années plus tard. Il vous fait comprendre qu’il regrette de vous avoir laissé tomber. Que ressentez-vous à ce moment-là?

«C’est assez curieux car tout d’abord, le premier choc est la mesure du temps qui a passé. En 20 ans, les années se sont accumulées. Nous sommes devenus d’autres personnes, on est devenus des vrais gens. On n’est plus à l’âge des possibles, on a fait des choix, on s’est inscrit dans la vraie vie. On se demande si on est restés fidèles à notre jeunesse ou si nous l’avons trahie. On se pose la question de savoir lequel de nous deux a été le plus libre, le plus heureux. Trouve-t-on son bonheur dans la liberté et dans le fait d’assumer ce que l’on est ou le trouve-t-on dans l’équilibre social, la norme sociale qui est rassurante. Il avait choisi la sécurité, j’avais choisi la liberté. Il y a des avantages et des inconvénients dans les deux cas.»

Maïté Hamouchi