Eddy de Pretto: « Je suis plus en accord avec moi-même »

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Photo Melchior Tersen

Eddy de Pretto était de passage à l’Ancienne Belgique la semaine passée, et sera déjà de retour chez nous pour un show encore plus grand au Palais 12, le 9 mars prochain. C’est dans cet entre-deux que nous l’avons croisé à l’occasion de la sortie de « Culte », la réédition de son premier album avec quatre inédits.

Vous donnez beaucoup de vous-même sur scène. Comment se sent-on le lendemain?

« Revigoré, galvanisé, tous ces termes en ‘é’ qui te mettent en forme. C’est une forme de puissance, on a tellement pris, il y a eu un tel échange et une telle alchimie avec le public qu’on en sort encore plus fort, avec l’envie d’en faire encore plus. On peut ressentir souvent une remise en question, mais c’est dans ces moments-là que tu es réellement dans le présent. Tu arrêtes ton cérébral et tu es dans l’action. Quand j’en sors, je suis exténué, mais j’ai directement envie d’y remonter pour faire huit shows en boucle. »

Quel regard portez-vous sur l’année qui vient de s’achever et qui vous a vu passer d’un quasi-anonymat à la tête d’affiche?

« Je n’ai pas trop changé. Ça a été une année hyper riche qui m’a fait beaucoup de bien. J’attendais le fait qu’on m’entende, qu’on m’écoute, que je puisse faire de la scène. C’était un peu ma raison de vivre depuis que je suis petit. Et donc, c’est assez fou de pouvoir le vivre et réaliser un rêve. Je me sens très positif aujourd’hui (rires). »

Et votre personnalité a changé?

« Oui. Je crois que je suis plus épanoui, en accord avec moi-même. Même si parfois il reste énormément de doutes et de remises en question. J’ai l’impression de faire totalement ce que j’aime, et j’espère que cela va continuer. »

Vous rééditez votre album avec quatre inédits. Ce sont des postfaces?

« Ce sont des morceaux qui ouvrent des pistes pour la suite, parce que je me suis laissé un peu plus de liberté dans la prod’ et plus d’air dans la construction de la chanson. Et je les ai écrits l’été dernier. C’est donc quelque chose de récent. Ce ne sont pas des morceaux qui traînaient. C’était intéressant d’écrire après une pseudo-vague de notoriété. »

Justement, le morceau « Sensible » évoque tous les commentaires haineux que vous avez pu recevoir cette année.

« C’est vraiment la chanson qui parle de cette post-notoriété. En fait, tu es forcément curieux, et tu lis ce que les gens écrivent pour voir comment ils réagissent. Il y a même parfois une certaine perversité à aller voir ce qui se dit sur toi. Et ça peut être tellement puissant dans le positif et dans le négatif. Bien souvent, tu ne retiens que le négatif, parce que ça te marque. Et donc, je ne savais pas trop si ça ne me faisait rien, si ça me passait au-dessus, ou si ça m’affectait profondément. D’où le jeu sur les mots ‘insensible’ et ‘un sensible’. Ça me plaisait de travailler dans le double sens. »

Des commentaires haineux, c’est ce qui arrive actuellement avec Bilal Hassani qui va représenter la France à l’Eurovision.

« Tout le monde m’en parle. Ça prend une proportion énorme. Personnellement, j’ai quand même été beaucoup plus sauvegardé, peut-être parce que ma physionomie est plus conformiste que celle de Bilal qui est un peu plus exubérante. Je crois que c’est là que ça dérange les gens. On ne voit pas des hommes avec des perruques tous les jours à la télé. C’est ça qui fait chier clairement les Français. Et du coup, c’est intéressant de voir comment la pop vient autant déranger les codes. Et ça crée le débat. C’est là où on avance et où bougent les lignes. »

Pratiquement tous vos textes peuvent créer le débat. Ils ont permis de changer les mentalités?

« Quand on voit ce qui se passe avec Bilal, il semblerait que non. Ce sont des petits pas, en douceur, mais il y a encore du travail à faire dans tous les sens. L’autre que soi, la différence vis-à-vis de soi, la normalité… Je crois que ces gens sont profondément dérangés par cela, par ce qui n’est pas de soi, ce qu’on ne connaît pas. »

Dans le titre « Grave », vous déculpabilisez sur les questions de sexualité.

« Ça vient d’une histoire personnelle. La première fois que j’ai annoncé mon homosexualité à une copine, j’avais l’impression de faire quelque chose de grave. Alors que j’étais en France, en 2003, donc dans une époque moderne où la question de la sexualité n’était pas nouvelle. Du coup, j’étais en pleurs et je ne savais pas pourquoi. Je n’arrivais pas à me dire que ce n’était pas grave d’être ce que j’étais et d’assumer totalement. C’est cela que je dis. C’est pas grave, ce n’est qu’une sexualité, ce n’est qu’un détail de toi. Je suis blond, j’ai les yeux bleus, je fais 1,80 m, je suis gay. C’est un détail de ma personnalité mais ça ne fait pas toute ma personnalité. C’est important de déplacer le curseur et de dire que l’on n’est pas que cette sexualité-là. C’est un peu utopiste, mais c’est important de le répéter. »

Avec « Risque de toi », on est davantage dans l’amour passionnel.

« Je parle de l’aspect dangereux de la relation. Est-ce que je me lance totalement? Est-ce que je me perds à toi, sans limite, sans réfléchir? Et je prends le risque de tomber amoureux de toi, de vivre quelque chose sans savoir si ça va me faire du mal ou du bien? J’y vais quand même? C’est le côté dangereux dans le laisser-aller de la relation qui, moi, me fait peur. »

On dit souvent de vous que vous dénoncez la «virilité abusive». Mais la virilité n’est pas genrée. Elle peut être hétéro ou gay.

« Mais totalement. Il n’y a pas qu’une représentation du gay. C’est pluriel. Ce n’est pas ta sexualité qui définit ton tempérament. Même si beaucoup de gens le pensent encore. Mon morceau «Kid» parle surtout des injonctions que j’ai reçues quand j’étais petit, par mon père, par ma mère et par l’environnement social où je vivais, les gars qui traînaient en bas de chez moi à Créteil, le lycée, le collège, etc. Inconsciemment, tout le monde te demande d’être un homme comme l’idée que l’on s’en fait. Même si ce n’est pas clairement dit. Mon père ne se levait pas en disant ‘Tu seras viril!’. C’était dans des façons d’être et de faire. C’est de la construction. Le but est de ne pas tomber dans cette construction, mais plutôt de tenter de réfléchir et de déconstruire. Pour aller peut-être au même endroit ou ailleurs. »

Vous êtes favoris aux Victoires de la musique avec trois nominations. Comment vous appréhendez ce genre de cérémonie?

« Avec beaucoup de recul. J’essaye de me dire que je ne gagnerai rien. Je suis plus stressé par la performance que par le fait de gagner. »

Pierre Jacobs

Eddy de Pretto sera en concert au Palais 12, le 9 mars prochain.

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