[Interview] Viggo Mortensen bluffant en Italo-Américain dans ‘Green Book’

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Il a réussi cet exploit. Avec ‘Green Book: Sur les routes du sud’, Viggo Mortensen tient sa troisième nomination aux Oscars du meilleur acteur (après ‘Eastern Promises’ et ‘Captain Fantastic’). Remportera-t-il la statuette cette année? Nous ne le saurons pas avant fin février, mais il est en tous les cas fier comme un paon de ‘Green Book’, dit-il au Festival du Film de Zürich.

Viggo Mortensen est un acteur que l’on n’associe pas, habituellement, à des situations comiques. L’acteur américain est plus connu pour ses rôles profondément dramatiques, du vaillant Aragorn dans ‘Le Seigneur des Anneaux’ et du père désespéré dans ‘The Road’ au gangster russe dans ‘Eastern Promises’ et à Sigmund Freud dans ‘A Dangerous Method’. Dans son nouveau film, l’histoire vraie de ‘Green Book’, il montre cependant qu’il a aussi un funny bone. Il y joue un homme enjoué, un père de famille italo-américain qui, dans les années 60, accompagne en tant que chauffeur et garde du corps, un pianiste noir raffiné lors de sa tournée à travers le Sud raciste des États-Unis.

Viggo Mortensen: «Je trouvais que c’était une histoire formidable, et un excellent scénario. Quand je l’ai lu pour la première fois, j’ai ri tout haut et j’ai été en même temps profondément ému. Il arrive parfois que je lise un scénario qui commence bien, mais qui s’étiole dans la deuxième partie. Beaucoup de films vous laissent un sentiment de déception. Avec ‘Green Book’ je n’avais absolument pas ce sentiment.»

À quoi est-ce dû, à votre avis?

«Le film trouve le bon équilibre entre l’humour et des thèmes qui invitent à réfléchir dans ce cas-ci le racisme et les différences entre classes sociales. Il reflète bien l’esprit de l’époque. Les personnages sont très finement décrits, et pas seulement les deux personnages principaux. Je sais à quel point il est difficile de faire en sorte que tout colle parfaitement, car j’ai moi-même déjà essayé plusieurs fois aussi d’écrire un scénario. (rires) ‘Green Book’ est divertissant et amusant, mais on ne réalise pas à quel point il est difficile de donner l’impression d’un film facile.»

Votre personnage, Tony Lip, est une figure étonnante, un homme plutôt sans gène et avec un grand appétit. Comment vous êtes-vous préparé à ce rôle?

«En mangeant énormément. (rires) J’ai pris 20 kilos environ. C’est effarant comme cela vient vite, mais je n’ai toujours pas retrouvé mon poids d’avant. Avant le début du tournage, j’ai consacré tout l’été à ma préparation physique, et je n’ai pas arrêté de manger. Beaucoup de pâtes, de graisses et de desserts. Le problème était que, durant le week-end, je retombais sans y penser dans mes anciennes habitudes alimentaires. Alors, quand je retournais sur le plateau le lundi matin, les costumiers me disaient: ‘Votre pantalon tombe. Il est temps de remettre les bouchées doubles’. (rires)»

Vous êtes polyglotte et vous avez déjà joué dans différentes langues aussi. Avez-vous facilement acquis l’accent italo-américain de Tony, spécifique du Bronx?

«Le scénario a été coécrit par le fils de Tony, Nic. Je les ai beaucoup écoutés, lui et sa famille. Il avait aussi quelques enregistrements audio et vidéo de son père. Tony a en outre joué quelques petits rôles dans des films et des séries télé, comme ‘Goodfellas’, ‘Donnie Brasco’ et ‘The Sopranos’. On ne l’entend pas souvent parler, mais c’était une bonne manière d’observer son langage corporel.»

‘Green Book’ parle de racisme, mais aussi des différences entre classes sociales. L’Amérique a-t-elle beaucoup évolué sur ce plan ces 60 dernières années?

«Moins qu’on ne l’espérerait, je pense. Dans les années 60 et 70, les choses se sont améliorées et la classe moyenne s’est fort développée. En Europe, il s’est passé la même chose à l’époque. Dans les années 80, c’est devenu à nouveau plus difficile pour les gens en Amérique, dans les années 90, cela allait à nouveau mieux pour eux pendant un temps. Depuis, le fossé entre la petite minorité qui détient le pouvoir et l’argent et le reste du pays n’a cessé de se creuser. C’est selon moi une des raisons pour lesquelles ‘Green Book’ plaît autant au grand public.»

Comment se fait-il qu’il y ait autant de division aux États-Unis si autant de personnes sont, en fait, dans le même bateau?

«C’est la grande question. La situation s’est polarisée de façon tellement extrême que nous n’avançons plus d’un pouce. En soi, les gens sont plus conscients de ce qui se passe, mais comme ils ne suivent que ce qui se dit dans leur propre camp, ils sont beaucoup trop mal informés. Ils ne sont intéressés que par les choses qui confortent leur opinion. Il n’y a pas de communication, même si nous disposons tous de moyens de communication de haute technologie. Pendant ce temps-là, le vrai problème ne fait qu’empirer.»

Cette situation ne rend-elle pas votre travail en tant qu’artiste plus difficile?

«Pas du tout. Il y a un proverbe chinois qui dit ‘Puissiez-vous vivre à une époque intéressante’. (rires) J’essaie de voir cela comme une chose positive. Nous vivons incontestablement à une époque intéressante.»

Avez-vous l’espoir que les choses s’arrangent?

«Oui. Malgré tout.»

Ruben Nollet

En quelques lignes

Amérique, début des années 60. Dans les états du sud règne un apartheid de fait, ce qui signifie entre autres que certains établissements ne servent que les Blancs. Celui qui veut tout de même voyager à travers cette partie du pays, aura bien fait d’emporter avec lui le ‘Negro Motorist Green Book’, un guide reprenant tous les hôtels, restaurants, garages et autres lieux où les non-blancs sont les bienvenus. Le petit guide vert est donc bien utile aussi à Don Shirley, un pianiste virtuose afro-américain qui tient absolument à faire une tournée à travers le Sud. Pour le conduire d’un concert à l’autre -et pour veiller à ce qu’il n’ait pas tout le temps des problèmes- ses managers se mettent en quête d’un chauffeur adéquat. Ils le trouvent en la personne de Tony ‘Lip’ Vallelonga, un videur italo-américain du Bronx, et l’homme est aussi rustre que Don Shirley est raffiné. Où cela va mener, il ne faut pas être un grand cinéphile pour le deviner, mais il plaide en faveur de ‘Green Book’ qu’en dépit de cette prévisibilité, le moteur tourne et tourne bien. Le scénario savoureux, qui relie les temps forts de cette tournée de plusieurs mois et évite en grande partie les bons sentiments, y est certainement pour quelque chose. Mais ce sont surtout les acteurs principaux Viggo Mortensen et Mahershala Ali qui méritent les applaudissements, car ils campent des personnages bien ancrés dans la réalité, qui auraient facilement pu devenir de pures caricatures.(rn) 3/5