Mike Leigh, réalisateur de Peterloo : « Je voulais garder les deux pieds sur terre et rester au cœur des événements »

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Il y a 200 ans exactement, une onde de choc traversait Manchester. Le 16 août 1819, des soldats de la cavalerie britannique y mettaient très brutalement fin à une grande manifestation populaire contre la pauvreté et les inégalités sociales. 15 personnes ne s’en relèveraient pas. Cette triste journée est entrée dans l’histoire en tant que Peterloo, mais l’événement est tombé dans l’oubli. Le film ‘Peterloo’ entend y remédier.

Le réalisateur britannique Mike Leigh (‘Naked’, ‘Secrets & Lies’, ‘Mr. Turner’) se sent bien à la Mostra de Venise. Il y a en effet déjà remporté un Lion d’or pour ‘Vera Drake’. Il y a quelques mois, Leigh était à nouveau invité au Festival, pour présenter cette fois le film le plus ambitieux qu’il ait réalisé jusqu’ici. ‘Peterloo’ est un drame historique de grande envergure, sur un massacre qui a eu lieu -avec la bénédiction du gouvernement- à Manchester, la ville natale de Leigh, au début du 19e siècle. Le réalisateur avait cependant déjà atteint l’âge adulte avant de comprendre ce qui s’était passé à l’époque.

Mike Leigh: «A l’école, le sujet de Peterloo n’a pratiquement pas été abordé, même si cela s’était passé à deux pas de là. Je connaissais très bien St. Peter’s Field, la place où la manifestation avait été dispersée. On pourrait croire que c’est le genre d’histoire dont les écoliers ont tellement entendu parler qu’ils en ont par-dessus la tête, mais nous ne savions rien de tout cela. Je trouve cela très intéressant qu’on n’en parlait pas.»

Dans le film, vous montrez, de différents angles, ce qui déclenche la manifestation et la manifestation en tant que telle aussi. Mais vous ne dites rien des séquelles, même si elles étaient profondes. Après cette journée fatale, le gouvernement britannique a pris d’autres mesures très dures, pour faire taire définitivement toutes les voix rebelles.

«Je n’avais pas envie de devoir donner encore des explications, avec du texte par exemple, à la fin du film. Le film ‘Suffragette’ comportait à la fin encore une longue liste de données, une énumération de tous les lieux dans le monde où le droit de vote avait été instauré pour les femmes. Tout cela était certes intéressant, mais ce n’était pas ce que je voulais. Je trouvais que je donnais déjà au spectateur suffisamment d’émotions à digérer. Le plus important, c’est que vous voyez ce qui s’est passé, que vous quittiez la salle, y réfléchissiez et ensuite décidiez ce que vous en tirez. C’est exact que le gouvernement est intervenu de manière très répressive après Peterloo, mais cette réaction ne se situait que dans le prolongement de ce que vous voyez dans le film. Ce n’était rien de nouveau.»

Comment avez-vous abordé le climax du film, le bain de sang de St. Peter’s Field? Vous n’aviez encore jamais tourné de scène d’action de ce genre.

«Lorsque je regarde un stade de foot comble, je ne vois pas une foule de 30.000 personnes, mais 30.000 personnes individuelles. C’était mon point de départ. Ce qui fait la différence des scènes de foules dans ‘Peterloo’ par rapport à ce qu’on voit généralement, c’est le fait que nous ayons fait appel le plus possible à de vrais acteurs. Nous avions une brillante experte historique sur le tournage, Jacqueline Riding, qui, à chaque scène, rassemblait tous les acteurs et figurants et leur expliquait clairement qui étaient les personnages qu’ils jouaient et quel était le contexte historique de la scène. Chaque personnage que vous voyez, a sa propre histoire. Dans ces scènes de foules aussi. Pour la même raison, je n’utilise pas de vues d’hélicoptère ou de drones. Je voulais garder les deux pieds sur terre et rester au cœur des événements. Cela a nécessité, bien entendu, un énorme planning. Nous devions savoir combien de chevaux nous aurions encore besoin et ce genre de choses. Nous avons en outre tourné la scène avec trois caméras simultanément, de telle sorte que nous puissions filmer la même action de différents angles.»

Tous les acteurs dans le film sont vraiment originaires du nord de l’Angleterre. Pourquoi était-ce important pour vous? Un bon acteur ne peut-il pas apprendre cet accent typique?

«C’est vrai, mais dans ce cas, il me semblait bizarre et contre-productif de ne pas travailler uniquement avec des acteurs de la région. Il y a là-bas, en fin de compte, une foule d’excellents acteurs qui n’ont jamais l’occasion de jouer dans des films. Ce qu’ils apportent au film, dépasse aussi le simple fait de connaître l’accent local. Ils comprennent aussi ce monde. 200 ans plus tard, le monde de Peterloo est toujours là. Mon père était médecin, mais nous vivions dans un quartier ouvrier et je suis allé à l’école avec des enfants d’ouvriers. Je me souviens de femmes et d’hommes âgés qui sont exactement comme ceux qu’on voit dans le film. Il s’agissait donc aussi d’une sorte d’expérience culturelle implicite.»

Ruben Nollet

En quelques lignes

Le 16 août 1819 est une date qui doit disparaître pour toujours dans les livres d’histoire en tant que jour de la honte. On ne peut que réagir avec colère et indignation quand on apprend que le gouvernement britannique avait alors fait appel à l’armée pour disperser une manifestation de citoyens contre les inégalités sociales à Manchester, ce qui avait coûté la vie à 15 personnes. Cette colère est étonnamment peu présente dans le ‘Peterloo’ de Mike Leigh, une reconstitution de ce jour fatal. Oui, les innombrables personnages s’engagent vigoureusement dans des débats sans fin et le climax violent sur St. Peter’s Field continue de vous coller à la peau, mais Leigh ne parvient pas à vous embarquer émotionnellement dans son histoire. Trop de discours sensés expliquer le contexte et l’enjeu politique, trop de personnages que vous n’apprenez jamais à connaître vraiment, trop de grimaces pour donner quand-même un peu de consistance à tous ces visages. La valeur historique et les bonnes intentions de ‘Peterloo’ sont indéniables, mais cela ne suffit pas pour faire un film mémorable. (rn) 2/5