Dans « Paris 2119 », Zep imagine le transport du futur

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Comment vivrons-nous dans 100 ans? C’est ce qu’a imaginé Zep dans «Paris 2119», qui sort aujourd’hui. Rencontre à Bruxelles avec l’auteur suisse qui a écrit le scénario et le dessinateur français Dominique Bertail qui s’est chargé du dessin.

Comment vous y êtes-vous pris pour imaginer Paris dans 100 ans?

Zep: «C’était vraiment intuitif. Tout part de l’histoire de Tristan qui se promène dans Paris désert et qui regrette le métro, la concentration, les gens… De fil en aiguille, j’ai commencé à construire l’histoire entre les deux personnages. Je me suis demandé ‘Pourquoi Paris est désert?’ et j’ai imaginé que c’était parce que les gens n’avaient plus besoin de se déplacer et qu’ils utilisaient la téléportation. Tout le reste découle de ça. C’est le monde du 22e siècle, mais c’est avant tout l’histoire de deux personnes face à une multinationale hyperpuissante qui exploite quelque chose qui, d’apparence, est génial.»

Quelles ont été vos influences pour cette vision du futur?

Zep: «Il y en a plein. Le cinéma de SF, les romans de Philip K. Dick, la BD comme Bilal, Valérian ou Moebius. Mais après je n’ai pas essayé d’intégrer tout ça dans mon récit. C’est de la bande dessinée, on n’a pas non plus des centaines de pages, donc il faut aller à l’essentiel.»

Le transport occupe une place importante dans le récit.

Zep: «À partir du moment où il y a la téléportation, tous les autres moyens de transport deviennent obsolètes. J’imagine que les gens qui prennent les transports tous les jours pour aller travailler préféreraient se téléporter. Tous ces déplacements de masse et de foule sont devenus un vrai problème dans notre société. C’est quelque chose qui va probablement changer dans les années ou dans les décennies à venir. On aura déjà moins besoin de se déplacer pour travailler, car on pourra faire aussi bien chez nous ce qu’on pourra faire dans un bureau. On n’aura plus forcément besoin d’aller rencontrer les gens, car ça se fera virtuellement. Aujourd’hui, on peut déjà avoir des milliers d’amis qu’on n’a jamais vus sur son téléphone et on échange plein de trucs avec eux. Cette idée très 19e et 20e siècle d’aller serrer la main à quelqu’un n’aura peut-être plus lieu d’être…»

Pourtant le transport aérien ne cesse de se développer…

Zep: «Oui mais contre une certaine forme de bon sens. Si on suit ce qui a été acté à la COP21, les vols en avion devraient beaucoup se réduire. D’un côté, on a les politiques qui traînent la patte pour appliquer les taxes sur le CO2 et de l’autre, on a des compagnies aériennes qui produisent toujours plus et qui, sans doute, demandent d’attendre un petit peu avant de taxer le CO2. Dans cette histoire de transport, on arrive à une période charnière, c’est sans doute pour cela que j’ai inventé cette histoire.»

Comment avez-vous imaginé l’écologie en 2119?

Zep: «Comme j’ai fait un autre livre qui en parle beaucoup (NDLR: The End), ce n’était pas le propos de celui-ci. Graphiquement, c’était plus sympa d’avoir un monde dans lequel la pluie tombe constamment. Ça participe à une imagerie angoissante.»

Bertail: «En plus, la pluie est beaucoup plus intéressante à dessiner. Elle fait remonter tous les volumes à cause de la brillance de l’eau. Ça crée une menace constante et ça paraissait assez logique d’imaginer un monde où il pleut sans cesse. S’il avait fait 35º tout le temps et que tout le monde était en caleçon, ça aurait été une autre histoire.»

Comment s’est passée la collaboration pour cet album?

Zep: «C’est la première fois qu’on travaille vraiment ensemble. J’ai écrit l’histoire sans en parler à Dominique. Une fois que le storyboard était terminé, je lui ai montré le projet. Ce que j’aime beaucoup dans le travail de Dominique, c’est que c’est un dessinateur classique mais très moderne en même temps. Il a un trait assez pur tout en ayant cette faculté à faire du beau dessin réaliste, ce qui est assez rare. Dans la bande dessinée, si je ne fais pas de la comédie, j’ai envie de voir un dessin réaliste. Je trouve que ce genre d’histoire avec un dessin caricatural, ça ne marche pas. Je ne l’ai jamais imaginé comme un album que je dessinerai moi-même. ça m’intéressait d’imaginer ce que ça allait être dessiné par Dominique.»

Dominique, comment cela s’est passé de votre côté?

Bertail: «J’ai habité Paris et je n’habite plus. Par nostalgie, un peu comme le héros, je commençais à être en manque de la ville. Pendant 15 ans, j’y ai vécu sans spécialement dessiner Paris. Mais maintenant que je n’y vis plus, j’avais cette envie de dessiner Paris. Je suis revenu régulièrement pour faire des longues balades dans Paris la nuit. Et puis, comme je partais du storyboard de Zep, j’avais besoin de me réapproprier l’histoire. Je me faisais le film dans ma tête. J’imaginais le storyboard en trois dimensions et j’allais dans tous les lieux que j’aime dans Paris en m’imaginant que l’action se passe dans ces endroits. Ça m’a permis de me réapproprier l’image, comme si j’avais eu le souvenir d’une histoire que j’avais vécue. Du point de vue dessin, c’est une petite déclaration d’amour au Paris que j’ai connu et que j’ai aimé. Je pense qu’il y a besoin de cela pour faire croire à une histoire. Il faut croire au décor que l’on met en scène.»

Revenons au présent. Quelle sera votre actualité en 2019?

Zep: «J’ai un Titeuf qui paraîtra en avril. C’est la nouvelle édition d’un album qui était épuisé et qui s’appelle ‘Petite poésie des saisons’. Il sera remis au format de la collection Titeuf. En septembre, il y aura ‘Happy Sex Tome 2’ qui sort pile dix ans après le tome 1. Enfin, il y a aura aussi un nouveau ‘Captain Biceps’.»

Bertail: «Il y a aura la suite de Mondo Reverso, le tome 2. Il paraît actuellement dans Fluide Glacial et j’en suis à peu près à la moitié. Si tout se passe bien, il sortira en septembre.»

Dominique Bertail et Zep seront le 14 février à la foire du livre de Bruxelles pour une performance dessinée autour de «Paris 2119» et pour des séances de dédicaces.

Thomas Wallemacq

En quelques lignes

Pour commencer 2019, qui sera à nouveau une année chargée pour lui, Zep – qui rappelons-le n’est autre que le créateur de Titeuf – propose de faire un bond de 100 ans dans le futur avec «Paris 2119». Ce récit d’anticipation propulse le lecteur dans un monde futuriste où la téléportation est devenue un moyen de transport courant. Dans cette société, Tristan est nostalgique du passé. Comme quelques marginaux, il préfère continuer de se déplacer en métro. Méfiant des technologies qui l’entourent, il découvrira qu’il n’avait pas tort de l’être. Si les transports sont au cœur de ce récit, on découvre quelques autres éléments intéressants. Dans cette étonnante vision du futur proposée par Zep, la pluie tombera sans arrêt pour désinfecter la Terre de la pollution et il faudra un permis de reproduction pour faire des enfants. Pour le dessin, l’auteur suisse a fait appel à Dominique Bertail dont les choix graphiques donnent finalement lieu à un récit futuriste mais très réaliste où des vestiges du passé comme l’Eurostar, le métro ou les bâtiments historique de Paris côtoient des drones de sécurité, des clones et de la réalité virtuelle. Le tout aura sans doute mérité mieux qu’un récit de 80 pages, il n’en reste pas moins que «Paris 2119» est un récit captivant. (tw) 4/5

«Paris 2119», de Zep et Bertail, éditions Rue de Sèvres, 80 pages, 17 €