Eric-Emmanuel Schmitt parle d’animisme dans « Félix et la source invisible »

510

Dans son nouveau roman, Eric-Emmanuel Schmitt explore une fois de plus une forme de spiritualité. Ici, c’est dans l’animisme qu’il nous plonge. Avec «Félix et la source invisible», l’auteur nous fait découvrir un monde rempli d’âmes et d’esprits.

Votre nouveau roman fait partie d’une série de récits que vous regroupez sous le nom de «Cycle de l’invisible». La toute première histoire parlait de bouddhisme tibétain. Puis, vous avez parlé de l’islam… Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui, vous aviez envie de parler d’animisme?

«L’animisme, ça a été long car je m’y étais mal pris. Comme je suis de formation philosophique, j’ai essayé de comprendre l’animisme par la raison. Or la voie d’accès est l’imagination. C’est une poésie. Tout d’un coup, j’ai eu besoin d’écrire sur l’animisme. Je n’en peux plus d’habiter dans un monde en deux dimensions, dans un monde des villes où il n’y a plus de terre, plus de saison, plus d’étoiles. On est complètement coupé de la nature. Cela en devient anxiogène. J’ai besoin d’aller à la campagne, de marcher dans la forêt, de voir les saisons passer, d’attendre la pluie quand il fait trop sec ou la chaleur quand il fait trop froid. Je n’ai pas envie de vivre dans un monde hominisé, et non humanisé. Tout ce qu’il y a autour de nous a été créé par l’Homme, il n’y a rien de naturel. C’est épuisant.»

Votre précédent ouvrage «Madame Pylinska et le secret de Chopin» fait également partie de ce cycle sur la spiritualité alors qu’il traite de musique.

«La musique nous touche au plus profond, elle nous influence spirituellement, nous apaise, nous élève, nous redonne de l’énergie, de la joie… Elle peut même donner un sens à notre tristesse car quand on écoute une musique triste, on découvre que la tristesse peut être belle. On peut aimer la tristesse, ce qui est une sacrée leçon spirituelle. Au lieu de vouloir nous en débarrasser, la musique nous aide à apprendre à savourer la tristesse et à l’accepter. La musique a une grande influence spirituelle.»

Le tout premier livre de ce cycle date de 1997. Depuis toujours, la spiritualité est un thème qui vous intéresse.

«J’ai osé faire un coming out spirituel il y a trois ans avec ‘La nuit de feu’, en racontant comment, athée en entrant dans le désert du Sahara, j’en suis ressorti croyant. J’y ai vécu une nuit mystique grâce à laquelle j’ai pu entrer dans toutes les religions du monde. Dans toutes les religions, il y a des poètes mystiques. Ma grande surprise était de découvrir des frères et des sœurs intimes dans des époques différentes, dans des religions différentes et sur des lieux du monde complètement différents. Tout d’un coup, une fraternité inattendue m’a touché. Je me suis dit que je voulais, dans mon écriture, faire ressentir aux lecteurs ces différents continents spirituels.»

La notion de ‘sage’ vous parle beaucoup.

«Même si on est dans une spiritualité, la sagesse du personnage est reconnaissable dans d’autres cultures. Il a un côté universel. Dans ce roman, Papa Loum, le Féticheur, parle le langage de la psychanalyse. Pour lui, la maladie que tu affiches n’est qu’un symptôme. Il y a autre chose derrière: un jeu des démons et des esprits. Pour le psychanalyste, ce qu’il y a derrière est une névrose, un jeu de l’inconscient et du surmoi. C’est l’idée que derrière le visible, il y a de l’invisible.»

Il explique que chaque objet, chaque être a un esprit.

«Ça, c’est l’animisme. Anima veut dire âme. L’animisme aide à saisir les âmes qu’il y a dans le monde. Il existe un esprit du vent, les animaux ont des âmes… L’animisme, c’est aussi refuser que les morts soient morts puisqu’il y a les esprits qui sont toujours là.»

Pour le Féticheur, les rites sont importants.

«Mes personnages, en rentrant à Paris, s’inventent des rites. C’est une façon de réhabiter et de réenchanter le monde. La dépression de Fatou est l’histoire d’un désenchantement. Le monde est devenu plat. Il se réduit à des chiffres, à de la matière. Et puis, elle s’est coupée de ses racines alors qu’on ne peut pas se couper de ses racines.»

Elle coupe aussi son fils, Félix, de ses origines.

«C’est pour ça qu’à la fin, ils font tous les soirs un tour en Afrique. Elle lui redonne des racines. C’est important. On a plusieurs couches d’identité et il ne faut pas faire abstraction de celles-ci. On peut ajouter des couches identitaires mais il ne faut les nier. Si on se coupe du passé, il finit par se venger. Que ça soit sous la forme de la névrose ou de la dépression. Il faut épouser son passé.»

Aujourd’hui, on parle beaucoup de méditation, d’être bienveillant avec soi-même, de se faire du bien.

«La vie spirituelle, c’est ça: c’est penser qu’on a de l’importance. C’est être humble, savoir qu’on est qu’une partie du tout, et à la fois savoir que cette partie-là a un destin. Toutes les religions et les spirituelles disent ça. Pourtant, on a tendance à l’oublier.»

Fatou a rejeté ses racines et pourtant elle crée une sorte de tribu, un microcosme dans son café.

«Oui, elle a recréé un clan ouvert dans lequel il y a des affections, de la tendresse, des habitudes, des rites.»

Un clan qui regroupe des personnages complètement loufoques.

«Ils sont complètement dysfonctionnels. J’aime bien ne pas réduire un être à sa dysfonction, à un problème. Il y a toujours plus. Avec Madame Simone, par exemple, il y a un problème. Mais je montre que même si elle est rugueuse, elle est généreuse et extrêmement aimante. J’aime bien aussi les failles. L’oncle Bamba, le roi de la sape, va avoir une relation mystérieuse dont personne ne saura rien avec Madame Simone. Je donne de l’épaisseur aux personnages avec quelque chose qui échappe, y compris à moi.»

Dans votre roman, le marabout d’Afrique réalise des rites qui fonctionnent. Vous montrez par contre que les marabouts de chez nous sont des charlatans.

«Des marabouts ficelles comme disent les Africains. C’était très important pour moi de redonner de la noblesse du vrai animisme en montrant d’abord la caricature et les escrocs. Comme ça, ça nous en débarrasse pour la suite. Cela me permet aussi d’écrire des scènes drôles, des choses vécues. J’ai consulté pour voir.»

Pour le livre ou avant son écriture?

«Avant. Je suis curieux. Les sommes sont astronomiques. Et puis, comme le marabout est silencieux et désagréable, on se dit qu’il doit être vraiment compétent (rires). Dans mon livre, j’en ai fait un concentré: le spécialiste de tout!»

Quand vos personnages vont en Afrique, le rituel du marabout fonctionne sur Fatou. Qu’est-ce qui fait la différence?

«On croit qu’un geste ou un objet soigne alors qu’en fait, comme le dit Papa Loum, ce n’est pas l’ébène qui fait dormir Félix mais le rite et la croyance qu’il y accorde. C’est quelque chose de beaucoup plus intérieur. Ce qui guérit, ce n’est pas l’objet mais la spiritualité. On soigne l’esprit par l’esprit. Le marabout ficelle, c’est le matériel. Le guérisseur, c’est le spirituel.»

Le totem de Fatou est le lion. Pour guérir, elle doit renouer avec lui.

«Elle l’a renié au point de devenir herbivore. Pour un lion, c’est impossible! (rires)»

Si vous deviez vous définir en totem, ça serait lequel?

«Petit, je pensais que c’était l’écureuil. Pas pour l’épargne! Je grimpais toujours dans les arbres. J’étais fou des écureuils. Aujourd’hui, j’ai l’amour des animaux! Je ne peux pas vivre sans avoir un animal. J’ai des chiens. Ce sont mes professeurs de joie!»

Maïté Hamouchi

En quelques lignes

Fatou vit avec son fils, Félix. Elle est généreuse, accueillante, souriante. Tous les habitués de son bistrot l’aiment! Mais un jour, elle perd la tête. Elle apprend qu’elle a été dupée et se met à tout compter. Au point d’y perdre son âme. Pour la retrouver, la lionne qu’elle est va devoir entreprendre un voyage jusque dans sa terre natale. Un voyage qui sera rendu possible grâce au retour du géniteur de Félix, du nom du Saint-Esprit. Dans son nouveau roman, Eric-Emmanuel Schmitt nous décrit une fois de plus des personnages entiers auxquels on s’attache. On (re)découvre une autre forme de spiritualité: l’animisme. «Félix et la source invisible» nous fait voyager dans un autre monde, celui de l’invisible. Un voyage spirituel rempli d’amour, d’imagination et de poésie.(mh) 4/5

«Félix et la source invisible», d’Eric-Emmanuel Schmitt, éditions Albin Michel, 234 pages, 17€