François Roux pour « Fracking » : Santé ou argent ?

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Comment l’implantation de grandes usines pétro-gazières peut modifier toute une région et les relations entre ses habitants: c’est ce que nous fait découvrir François Roux dans son superbe roman «Fracking».

Dès le titre de votre roman, on comprend que le sujet que vous y traitez est notamment celui du fracking, une technique dévastatrice au niveau écologique.

«C’est une technique assez récente qui a été créée par une société qui s’appelle Halliburton. Elle permet d’accéder à des ressources pétro-gazières dans des roches en la faisant exploser et en injectant à très haute pression un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques. Le gaz et le pétrole peuvent donc ainsi remonter les tuyaux. Ces techniques sont extrêmement lourdes. Elles sont notamment très coûteuses.»

Pour expliquer les conséquences d’une telle méthode, vous vous êtes inspiré d’un fait qui a fait la une de l’actualité: les nombreuses manifestations qui ont eu lieu en 2016 contre la construction d’un oléoduc qui devait traverser la réserve indienne Standing Rock.

«J’ai beaucoup travaillé là-bas. J’ai rencontré des agriculteurs, des syndicats… J’ai par contre rencontré très peu de personnes qui travaillent dans l’industrie car elles ne veulent pas en parler, elles ont peur que leurs propos soient déformés. Je me suis intéressé aux conséquences. La région est devenue en peu de temps incroyablement peuplée.»

La ville de votre roman n’est pas seulement densément peuplée, elle pue et est également bruyante.

«J’ai rencontré des gens qui se sont mis à gagner des milliers de dollars juste en conduisant un camion! Ça a attiré tous les appétits. On trouvait du boulot à 20 $ de l’heure même chez MacDo. Du coup, ces villes se sont totalement transformées. Les rapports entre les gens se sont aussi modifiés. Ces villes agricoles sont devenues en 15ans des villes industrielles parsemées de nombreux puits. Mais ces extractions posent des problèmes de pollution et de territoire.»

La population a l’impression d’être considérée comme des citoyens de seconde zone.

«Ce qui m’intéresse est de voir comment les gens peuvent survivre face aux marteaux de personnes plus puissantes qu’eux.»

Par exemple, le tracé de l’oléoduc est modifié pour ne pas qu’il traverse une ville mais plutôt une réserve indienne.

«Avec l’histoire du Standing Rock, c’était la première fois que des centaines de tribus se réunissaient pour défendre un territoire. Ça a été très spectaculaire. Les autorités ont eu peur que la construction de l’oléoduc entraîne la pollution de l’eau d’une ville entièrement blanche. Du coup, elles ont décidé de creuser sous la rivière Missouri, qui fournit l’eau potable de toute une réserve. L’histoire de l’Amérique est sans cesse renouvelée. C’est une histoire qui se construit sur la violence et la spoliation d’un territoire.»

À partir d’un microcosme qui est la ville que vous inventez, vous montrez les nombreux clivages qui existent aux États-Unis, pas seulement au niveau politique mais également entre les défenseurs des mêmes valeurs.

«Dans un roman, on prend des personnages qui sont très emblématiques localement et qui prennent une dimension universelle.»

Ce clivage est d’autant plus flagrant que vous situez votre histoire juste avant l’élection du controversé Donald Trump.

«Je voulais comprendre pourquoi il avait été élu. Je trouve qu’aux États-Unis, il y a un mécanisme de pensées très complexe. J’ai vu des gens qui soufraient de l’industrie mais qui continuaient quand même à soutenir leur président. Je ne dirai pas que c’est le syndrome de Stockholm, mais presque…»

Un de vos personnages est confronté au mal physique que cette méthode d’extraction peut produire. L’eau, par exemple, est contaminée, et ça a des conséquences sur la santé.

«Ce qui est difficile à comprendre, c’est que dans ces cas-là, l’État n’est pas du côté des citoyens. Ces industries pétro-gazières engendrent des fortunes, qui vont aider à la construction d’écoles, des routes… L’autre jour, je parlais avec un libraire qui vit dans une ville dans laquelle il y a une centrale nucléaire. Il m’expliquait que les citoyens étaient partagés sur la question. Dans cette ville, un des seuls moyens d’avoir un boulot est de travailler dans cette centrale. Dans mon livre, j’ai imaginé le personnage de Joe, qui profite de ces industries, qui s’offre, grâce à elles, une manne financière très importante. Comme il le dit à un autre personnage, il ne serait rien sans cela. Il y a une immense fracture entre ceux qui opèrent auprès des pétroliers et les autres. Ce n’est pas pour cela qu’un personnage comme Joe est idéologiquement pour ce genre d’industrie.»

Joe est conscient que c’est un désastre écologique.

«Mais il préfère l’ignorer. L’État lui-même a un comportement très ambigu à ce propos. Beaucoup moins ambigu depuis l’arrivée de Trump. Mais Obama ou même Hillary Clinton ont eu une position très ambiguë par rapport au fracking car ça représente une manne financière hallucinante. Et puis, aucun Américain ne veut dépendre des pays du Golfe.»

Maïté Hamouchi

En quelques lignes

Comment réagit une ville face à une manne financière gigantesque qui n’apporte pourtant que des problèmes de santé et écologiques? Tous les habitants y voient-ils une opportunité à ne pas manquer malgré les conséquences dévastatrices? Dans son roman, François Roux nous plonge dans une Amérique divisée: divisée entre les républicains et les démocrates, divisée au sein même des partis, entre les habitants d’une même ville, les membres d’une même famille… Dans «Fracking», il est bien question de fractures. Pas seulement de fractures créées par la fracturation hydraulique. Mais aussi de fractures entre la Terre et l’Homme, entre le monde de la nature et celui de l’industrie et entre les Hommes eux-mêmes. L’histoire est située juste avant l’élection de Donald Trump dans les prairies du Dakota du Nord. Des prairies désormais envahies par des puits dont le seul but est de prélever du gaz et du pétrole. Face à ces exploitations, une famille résiste. Celle des Wilson. Elle se bat contre l’intoxication de leurs champs et les habitants qui ont accepté de se faire acheter. Poignant, ce récit dépeint notre société actuelle, ambiguë, qui est sans cesse à la recherche du profit quelles en soient les conséquences. Un roman à découvrir absolument et qui n’est pas sans rappeler la déplorable décision du président américain actuel de construire un oléoduc dans les États d’Illinois et du Dakota du Nord malgré les nombreuses manifestations des Indiens pour protéger leur terre. (mh) 4/5

«Fracking», de François Roux, éditions Albin Michel, 272 pages, 19,50€