La très longue histoire du vin en BD

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Avec l’avènement de la biodynamie, les envies de retour à un terroir, un goût de plus en plus prononcé pour l’authenticité, l’ouverture à tour de bras de bars spécifiques, les cours d’œnologie qui ne désemplissent pas et la mondialisation de sa production, le vin est -au propre comme au figuré- sur toutes les lèvres. Mais connaît-on réellement sa (très) longue histoire? Il était une fois, il y a près de 10.000 ans… C’est cela que Benoist Simmat, journaliste essayiste et scénariste, et Daniel Casanave, auteur de BD, écrivain et scénographe, nous racontent dans cet o vrage à mi-chemin entre le livre d’histoire et la bande dessinée.

On est entre le récit illustré et la bande dessinée. À qui ce livre est destiné?

Benoist Simmat: «Notre projet était de viser un public international. On s’adresse au monde entier parce que l’histoire du vin, c’est l’histoire de la conquête de toute la planète. Cela commence en Mésopotamie, puis ça passe en Égypte, en Grèce, dans la Rome antique, en Europe, puis en Afrique du Nord, aux États-Unis, etc.»

Cela se situe également entre le réalisme et l’enfantin.

«Oui, c’est du semi-réalisme, comme on dit dans notre beau métier. On ne voulait pas faire trop ‘comics’. C’est une histoire drôle et sympathique mais également civilisationnelle. On a quand même voulu glisser un côté érudit dans la narration. Des études très sérieuses ont été faites sur cette histoire mondiale du vin, et on a voulu traduire toutes ces avancées de recherche en images. D’où le dessin ‘médium’ afin qu’il puisse plaire à un public allant de 15 à 70 ans.»

Les deux-tiers de l’ouvrage se passent avant le Moyen-Âge, voire même durant l’Antiquité.

«Tout à fait. L’un des messages du livre, c’est que l’histoire du vin est beaucoup plus profonde que ce qu’on croit. Beaucoup de choses que l’on connaît aujourd’hui -sur les pratiques viticoles et les modes de consommation- existaient déjà autrefois. Et quand je dis autrefois, je pense en millénaires. En fait, avant notre ère, le vin avait déjà une très longue et très riche histoire.»

D’ailleurs, l’histoire continue puisque des archéologues viennent de découvrir en Géorgie les premières traces du vin.

«Effectivement. Tous les six mois, on fait une nouvelle découverte qui recule encore un peu l’âge des premiers signes de vinification. Mais on n’arrivera jamais au bout, on ne saura jamais où ça s’est passé réellement. Néanmoins, on connaît la zone, entre la Géorgie, l’Arménie et le nord de l’Iran. On remontera peut-être à 7 ou 8.000 ans maximum mais ça n’ira jamais au-delà. L’homme a fait du vin quand il a commencé à domestiquer l’animal, l’agriculture et surtout à faire des poteries.»

C’est un livre qui permet de voir que les goûts ont très largement évolué à travers le temps.

«Durant l’Antiquité, le vin était davantage une recette, tandis qu’aujourd’hui on le boit en tant que tel. Avant notre ère, on mélangeait le vin à plein de choses: aromates, miel, eau de mer, huile… C’est compliqué d’imaginer cela aujourd’hui, ça pourrait paraître totalement aberrant. Mais le point commun, c’est la recherche d’un goût le plus subtil possible.»

Existe-t-il des dégustations d’historiens du vin?

«J’en ai vu mais je n’y ai pas participé. Par contre, le public n’adhère pas du tout à cette idée de rajouter des ingrédients. Aucun club d’amateurs ne s’est amusé à faire ça. On a une vision tellement sacrée de la pureté du vin que l’on imagine déjà mal rajouter un peu d’eau, comme on peut le faire pour les grands whiskys.

Quand situez-vous le vin tel qu’il se boit aujourd’hui?

«Disons que c’est à peu près au 12e siècle, au moment où l’ordre cistercien en Bourgogne se saisit du sujet qu’on arrive vraiment sur des vins tels qu’on les connaît aujourd’hui. Ces gens-là ont inventé la viticulture de précision: le choix des ceps, des terroirs, le moment des vendanges, etc.»

Le vin est aussi un moteur de civilisation, à la fois politique et sacré.

«Dès le départ, il y avait une forme de magie dans ce breuvage. Plus que la bière car il y avait entre 8º et 10º d’alcool. Être ivre, c’était une façon de communiquer avec les dieux. Il recevait une sorte de message subliminal envoyé par le ciel quand il consommait cette boisson. C’était d’ailleurs la boisson alcoolisée la plus forte qu’on pouvait avoir au monde. Et donc, les prêtres et les fidèles s’enivraient pour communiquer avec des divinités supérieures. C’est de là que vient le côté sacré du vin, et c’est pourquoi on le retrouve dans toutes les grandes religions en Occident.»

Pierre Jacobs

En quelques lignes

L’histoire du vin est un périple qui nous emmène vers la nuit des temps, jusqu’à près de 10.000 années en arrière. Et c’est une histoire qui se poursuit encore de nos jours. De nouveaux pays, de nouveaux terroirs, de nouvelles méthodes, des mentalités différentes, etc. Boisson à la fois sacrée et profane, elle est née pratiquement en même temps que les civilisations. Et elle a été, elle-même, un moteur civilisationnel. C’est aussi par le vin que les Romains ont conquis la Gaule et assis leur pouvoir. C’est le vin que Jésus a utilisé lors de la Cène. Ce sont les vignes que les moines ont plantées à tour de bras. C’est Noé que l’on dit père de la vigne. Mais le vin, c’est aussi un breuvage qui a très largement évolué avec le temps. Certains le mélangeaient même à de l’eau de mer. Bref, le vin, c’est une Histoire avec un grand H. Et c’est cette histoire que le journaliste et scénariste Benoist Simmat nous conte sous des dessins de Daniel Casanave. À travers cet ouvrage, on suit pas à pas, sur des millénaires, un Bacchus aux allures d’hipster qui nous balade, durant près de 232 pages, de vignes en mythologies, de conquêtes en religions, d’acide en amer… L’ouvrage est érudit et suit la chronologie de ce breuvage sacré. Une bande dessinée qui tient surtout de l’histoire illustrée et qui devrait intéresser les néophytes comme les œnologues affirmés.(pj) 4/5

«La véritable histoire du vin», de Benoist Simmat et Daniel Casanave, éditions Les Arènes BD, 232 pages, 22€.