Roma d’Alfonso Cuarón, un des plus beaux films de l’année

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L’année est presque terminée, mais pas les bons films ! Avec ‘Roma’, le réalisateur oscarisé de ‘GravityAlfonso Cuarón donne vie à ses souvenirs d’enfance, et rend hommage aux femmes qui l’ont élevé : sa mère, et sa nounou. Le résultat est une plongée bouleversante, en noir et blanc, au cœur d’un foyer dans le Mexique des années 70. où la petite histoire se mêle à la grande. On a rencontré les actrices principales durant le festival de Venise, d’où le film est parti avec le Lion d’Or sans grande surprise.

Marina de Tavira, vous êtes actrice professionnelle, et vous incarnez Sofia, la patronne de Cleo. Yalitza Aparicio, vous incarnez le rôle principal, Cleo, et c’est votre première expérience au cinéma…
Yalitza Aparicio : « Oui, je n’avais aucune idée de qui était Alfonso Cuarón ! Je n’ai vu aucun de ses films, je lui ai même dit ! Mais il m’a dit que ce n’était pas un problème, et qu’il ne voulait d’ailleurs pas que je voie son travail, pour ne pas m’influencer. »

Le tournage était un peu inhabituel : vous avez tout filmé dans l’ordre chronologique, et surtout, sans recevoir le scénario à l’avance, découvrant chaque scène au fur et à mesure… Comment c’était ?
Marina de Tavira : « Pour moi c’était un grand cadeau, parce que nous étions confrontées à ce que les personnages traversaient, jour par jour. Pour moi être actrice c’est être dans le présent tout le temps. Et ça n’a jamais été aussi vrai qu’ici. »
Y : « Oui, ça nous a permis de découvrir au fur et à mesure ce qui se passait, comme si c’était notre propre vie. Dans la vie non plus, il n’y a pas de scénario ! Au début je pensais que c’était normal, parce que je n’ai jamais tourné de film, donc je ne savais pas que tout le monde ne travaille pas comme ça ! »

C’est comment d’incarner des gens réels ?
Y : « C’est merveilleux, bien qu’en même temps ça me faisait très peur, parce que c’est une personne si spéciale pour Alfonso, qu’au début je pensais que je n’arriverais pas à atteindre ce qu’il voulait… mais le fait de la rencontrer m’a beaucoup apaisée, parce que j’ai vu qu’on était pareilles. Elle m’a dit que je lui rappelais sa jeunesse. Donc j’ai gardé cet apaisement en moi, et j’ai vécu le rôle comme si c’était ma propre vie. »
M : « J’ai vraiment essayé de ne pas y penser. Il nous en a parlé au début du tournage, mais après il a dit d’oublier tout ça, et de juste faire confiance au fait qu’il nous a choisies, et que les personnages sont en nous. Donc c’est ce que j’ai fait. »

sur le tournage

Le film est inspiré de l’enfance d’Alfonso Cuarón, mais y avez-vous trouvé aussi des éléments de votre propre vie ?
Y : « Le film parle de femmes qui s’unissent pour protéger la famille, et j’ai vécu la même chose chez moi : c’est ma mère qui m’a élevée, avec l’aide de ma sœur, et on a fait pareil pour nos plus petits frères et sœurs… »
M : « Ce film a fait émerger des souvenirs, sur ma propre mère, sur notre rapport mère-fille, sur le divorce… Et aussi ça parle de ces femmes incroyables, qui quittent leurs communautés, et parfois leurs propres enfants, pour vivre dans une autre famille et élever des enfants étrangers comme si c’était les leurs… C’est quelque chose qui nécessite beaucoup d’empathie et de courage. »

La scène la plus difficile à tourner ?
Y : « Pour moi c’était celle de la mer. Sur le principe c’était facile de dire oui, mais quand j’ai vu les vagues, ça m’a fait peur. Dans les autres scènes, on ne me disait pas ce qui allait se passer, je l’apprenais au moment de tourner. Mais là je savais qu’il fallait aller dans l’eau, et je crois que c’est pour ça que c’était difficile. »
M : « Pour moi c’est celle où mon personnage doit dire à ses enfants que leur père ne viendra pas à Noël. C’est une très longue scène, et je devais en même temps avoir conscience du temps dont Alfonso avait besoin pour la prise, gérer les réactions des enfants, et dire mon texte. On a travaillé 2 jours dessus ! »

Vu du Mexique, comment est perçu le succès international de vos compatriotes Alfonso Cuarón, Guillermo Del Toro, ou Alejandro González Inarritu… ?
M : « On est tous très fiers ! Je me souviens encore des avant-premières mexicaines de leurs premiers films : ‘Solo con tu pareja‘ (Cuarón, 1991, NDLR), ‘Amores Perros‘ (Iñárritu, 2000, NDLR) et ‘Cronos‘ (Guillermo del Toro, 1993, NDLR). J’étais encore étudiante à l’époque, et ces événements ont marqué l’histoire du cinéma mexicain. On sentait déjà que ces trois-là iraient loin. On a vraiment hâte que ‘Roma’ rencontre son public au Mexique, j’espère qu’ils sentiront que ce film est une déclaration d’amour d’Alfonso à son pays, à sa ville, et aux gens qui, au Mexique, ont tendance à être invisibles. »

Notre avis

Construit à partir des souvenirs d’enfance de son réalisateur Alfonso Cuarón (‘Gravity’, ‘Les fils de l’homme’), ‘Roma’ nous plonge dans les années 70, et dans le quartier Colonia Roma de Mexico City. C’est là que vivent Sofia (Marina de Tavira) et Antonio, leurs 4 enfants, le chien… et Cleo et Adela, les deux filles qui travaillent à leur service. Le film embrasse principalement le point de vue de Cleo (incarnée par Yalitza Aparicio dont c’est le premier rôle au cinéma), entre le ménage, les enfants, les fous-rires avec Adela dans leur langue natale… Derrière l’apparente banalité du quotidien, se dessinent les instants uniques d’une vie. Divorce, crise politique, pleurs et rires, peurs et joies, solidarité féminine, sexisme et violence : ‘Roma’ c’est l’histoire de Cleo, c’est aussi l’histoire d’une famille, d’un pays. Un film qui arrive à être à la fois personnel et universel, et dont le scénario riche exploite à merveille l’outil qu’est le cinéma pour s’incarner, du noir et blanc léché aux plans-séquence hypnotisants. Le résultat est visuellement sublime, et gorgé d’émotions intimes. On ne refera pas le débat Netflix vs grand écran, déjà bien entamé depuis que le film a gagné le prestigieux Lion d’Or de Venise. Voyez ‘Roma’ sur l’écran que vous préférez, mais ne ratez pas un des plus beaux films de l’année.

★★★★★

 

NB. ‘Roma sortira le 12 décembre au cinéma Palace à Bruxelles, et fin décembre dans les cinémas de Leuven, Anvers, Bruges, Gand, Courtrai et Bornem. Sortie sur Netflix ce vendredi 14 décembre.

Elli Mastorou