Avec « Beautiful Boy », Felix Van Groeningen nous offre un drame émouvant

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Photo D.R.

Après le succès international de son « Broken Circle Breakdown », ce n’était plus qu’une question de temps avant que Felix Van Groeningen ne reçoive des propositions d’Amérique. Aujourd’hui, enfin, l’aventure américaine s’est vraiment concrétisée.

Pour la petite société de production de Brad Pitt, il a réalisé « Beautiful Boy », l’histoire déchirante (et vraie) d’un père, David Sheff, et de son fils Nic, un adolescent toxicomane.

Felix Van Groeningen: « En fait, j’ai déjà des contacts aux USA depuis ‘De helaasheid der dingen’ (‘La merditude des choses’). Je pense que j’y ai déjà assisté, au fil des années, à une cinquantaine de réunions avec des producteurs pour voir si nous pouvions travailler ensemble. Lors de la réunion avec Plan B, la petite entreprise de Brad Pitt, nous avons tout de suite parlé concrètement de ‘Beautiful Boy’. Les producteurs m’ont expliqué l’idée en bref, et celle-ci m’est restée. Je trouvais qu’elle avait en elle tout ce qui me plaît, une histoire forte, mais belle et positive aussi. J’ai cherché moi-même les livres écrits par les vrais David et Nic Sheff, où ils racontent leur vécu, et c’est ainsi que tout a commencé. »

Le film montre comment deux personnes vivent les mêmes événements. N’aviez- vous pas peur que cela ne devienne trop compliqué?

« Au contraire, cette combinaison a ceci d’unique qu’elle vous permet de montrer, d’une façon très simple, quelque chose d’hyper-complexe. David et Nic sont deux personnes qui sont complètement accrochées l’une à l’autre. Elles s’adorent et pourtant elles ne parviennent pas à se libérer de leur situation problématique. »

Nic est joué par Timothée Chalamet, qui après le tournage de votre film a percé tout d’un coup avec « Call Me by Your Name ». Comment s’est passée votre collaboration?

« Timmy est un gars hyper talentueux. Vous ne devez pas dire grand-chose pour qu’il soit dans le vrai. Nous avons beaucoup répété, et durant ces répétitions, vous cherchez jusqu’où vous pouvez aller. Nous avons visionné sur YouTube des vidéos de gens qui sont très loin dans leur dépendance. C’est triste ce qu’on trouve là, mais d’une étrange manière, c’est très éducatif aussi. Ce qui m’a également été très utile, c’est ‘Montage of Heck’, le documentaire sur Kurt Cobain. On y voit que, bien qu’il soit complètement pris au piège de sa dépendance, il est tout de même très conscient de sa situation. Je trouvais cela émouvant et la bonne manière de dépeindre Nic. Il sait parfaitement ce qui se passe et se sent hyper mal et honteux et coupable vis-à-vis de son père, de sa famille, de son petit frère et de sa petite sœur. Je voulais absolument cette idée dans le film. »

Pour le rôle du père, David, vous faites appel à Steve Carell. À quoi devait-il être attentif?

« Ce n’était pas un rôle évident pour Steve. Il le joue de manière très subtile. Tout se passe à l’intérieur chez David. Steve a eu l’approche parfaite. C’est un acteur qui se ‘jette’, dans tout ce qu’il fait. Il était très concentré, très calme. Il avait constamment le rôle en tête. Au moment même, je ne le savais pas, mais après coup, je l’ai entendu dire dans des interviews qu’il avait eu du mal à se détacher du rôle. Steve a déjà fait tant de films dans sa vie et, en général, il parvient facilement à se déconnecter de tout quand il rentre chez lui, mais ici, c’était différent. »

Dans quelle mesure les vrais David et Nic Sheff ont-ils été associés au film?

« Ils ont lu différentes versions du scénario et donné leur feedback. Ils ne sont venus qu’une seule fois sur le plateau, chacun à des moments différents. Ils avaient peur de trop s’immiscer. Dès le début, ils nous ont accordé, à moi et aux producteurs, toute leur confiance. Durant la préparation, je suis allé rendre visite à David et à Nic, à leurs domiciles respectifs. Nous avons mangé ensemble, nous nous sommes promenés, nous avons beaucoup parlé. Je trouvais important de voir où ils vivaient, pour donner sa forme visuelle au film et voir concrètement le genre de famille qu’ils forment. Du fait qu’ils nous ont admis ainsi dans leur vie, le film est très proche de qui ils sont. »

La maison dans le film ressemble-t-elle fort à la maison où David Sheff vit vraiment?

« Oui. C’est une très belle maison. Beaucoup de verre et de bois, une architecture japonaise épurée, entourée de verdure. Cela a suscité beaucoup de commentaires aux États-Unis. D’après certaines personnes, si nous n’avons fait ‘Beautiful Boy’, c’est uniquement parce qu’il s’agit de la classe moyenne aisée. Si ces gens-là sont confrontés à la drogue, alors cela vaut bien un film tout à coup, voilà ce qu’on entend. C’est un sujet très sensible là-bas. »

Quel sentiment gardez-vous de toute cette expérience?

« Je sens que j’ai gagné beaucoup de confiance en moi. J’ai travaillé dur, pendant quatre ans, pour réaliser ‘Beautiful Boy’. Cela ne m’a pas été offert sur un plateau. Mais j’ai fait le film que je voulais faire. Cela a été violent par moments, mais comme on dit ‘what doesn’t kill you makes you stronger’. (rires) »

Ruben Nollet

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